méditation pour le 23 02

Alexis Dehovre nous partage aujourd’hui une méditation sur le Notre Père.

L’enseignement sur la prière et le Notre Père s’intègre chez Matthieu dans un ensemble où Jésus revisite la justice,[1] autrement dit la fidélité aux trois pratiques juives fondamentales de l’aumône, de la prière et du jeûne. Il dénonce l’hypocrisie de ceux qui cherchent à être vus des hommes et dont la religion est extérieure. Toute pratique religieuse doit être vécue dans l’intériorité, où elle ne vaut rien.

Avant de leur apprendre la manière de prier, Jésus engage ses disciples à ne pas rabâcher des choses vaines, à la manière de ceux qui débitent des mots abracadabrants pour fléchir la volonté des divinités. L’erreur de ces prières païennes n’est pas d’être longues, mais de prétendre, par cette longueur, faire pression sur la volonté des dieux. Prier n’est pas vouloir imposer ses désirs, mais s’abandonner dans la fidélité à un Père bienveillant envers tous ses enfants.

La prière chrétienne est par excellence le Notre Père. Elle s’apparente à la prière judaïque des dix-huit bénédictions,[2] mais s’en distingue par sa simplicité et par la liberté avec laquelle Dieu est invoqué. Elle comporte deux parties, débutant par trois prières faisant appel à l’action de Dieu pour l’avènement de son règne et s’achevant par trois requêtes qui énoncent les besoins essentiels du croyant et s’expriment à la deuxième personne du pluriel pour rassembler les fidèles individuels en communauté de prière.

Le Notre Père s’adresse[3] ainsi au Père commun des disciples en affirmant qu’il domine la terre entière tout en étant près des hommes. La sanctification du nom[4] exprime la marque de reconnaissance de qui est Dieu, le seul Saint. Le règne[5] de Dieu, inauguré par Jésus, doit se manifester par toute la terre. Sa volonté[6] doit s’accomplir sur la terre pour manifester ce qui existe déjà dans son règne. Ces trois appels ne sont pas des prières de résignation, mais expriment l’aspiration à la plénitude du Royaume de Dieu.

La requête du pain[7] fait pénétrer le croyant dans la signification profonde de ce qu’il demande[8]. Il s’agit d’abord du pain d’aujourd’hui, du jour présent en opposition au lendemain. Cette nourriture quotidienne qui nourrit le corps de l’être humain, mais qui doit être demandée au jour le jour, à la manière de la manne[9] dont la ration quotidienne était apportée aux Hébreux au désert par la rosée du matin. Ensuite, c’est le pain du lendemain, des temps futurs, du banquet du monde à venir, dans le Royaume. Enfin, le pain est le pain nécessaire à la subsistance spirituelle, on peut penser au pain eucharistique.

La remise des dettes [10]évoque la situation de l’être humain devant Dieu, dont il est le débiteur insolvable, son état de pécheur. Jésus lie profondément nos devoirs envers Dieu à ceux envers nos sœurs et frères. Il a toujours proclamé que nous serions jugés de la manière dont nous jugeons les autres. Et le pardon fraternel ne rachète pas notre pardon, qui nous est concédé par pure grâce de Dieu, mais atteste de la sincérité de notre demande.

La requête relative à l’épreuve[11] interpelle le croyant. Aucune traduction n’est satisfaisante, il nous est inconcevable qu’un Dieu d’amour puisse volontairement nous tenter. La tentation n’est pas à prendre ici comme l’épreuve à laquelle Dieu soumet par exemple Abraham ou le peuple au désert, mais plutôt l’épreuve à laquelle Satan cherche à perdre celui qu’elle atteint. Autrement dit, il ne s’agit pas d’un piège de Dieu, mais il peut arriver que l’être humain soit conduit à une situation critique comme l’Esprit a poussé Jésus au désert pour qu’il soit tenté par le diable. On pourrait ainsi comprendre le texte comme «Préserve-nous d’entrer dans les vues du Tentateur».[12] Le Mal est toujours personnalisé, en relation avec une puissance malveillante.

Comment prier aujourd’hui ? La prière est la respiration de la vie chrétienne. Elle est dialogue, relation à Dieu, elle nous fait entrer dans son intimité. En priant, on ose une parole personnelle à Dieu, on l’écoute, on lui répond. Se préparer à la prière, c’est se disposer à un entretien intime avec un ami, choisir avec soin le lieu et le moment. Parler est important, mais la prière n’est pas une logorrhée. Trop de paroles tuent la prière. Le silence est au moins aussi essentiel que la parole. Il faut prendre le temps de se taire, de méditer, d’écouter et d’entendre. Habiter le silence et se laisser habiter par le silence. 


[1] Garder-vous de pratiquer votre justice devant les hommes pour attirer leurs regards, sinon pas de récompense pour vous auprès de votre Père qui est aux cieux (Mt 6,1).

[2] Les dix-huit bénédictions  (sehmone isré) sont de tradition rabbinique. La prière est dite trois fois par jour aux offices du matin et du soir (après le Shema Israël) ainsi qu’à l’office du milieu du jour (après le psaume 144).

[3] Père de nous le dans les cieux. Les cieux ne sont pas une localisation, mais une affirmation de transcendance.

[4] Soit sanctifié le nom de toi. Le nom désigne tout l’être.

[5] Vienne le règne de toi.

[6] Soit faite la volonté de toi comme dans le ciel aussi sur la terre.

[7] Le pain de nous de ce jour ci donne nous aujourd’hui.

[8] Le terme grec utilisé, épiousion, traduit par «de ce jour» peut prendre plusieurs significations. Les orthodoxes parlent plus judicieusement de pain substantiel.

[9] Le SEIGNEUR dit à Moïse : « Du haut du ciel, je vais faire pleuvoir du pain pour vous. Le peuple sortira pour recueillir chaque jour la ration quotidienne, afin que je le mette à l’épreuve : Marchera-t-il ou non selon ma foi ? » (Ex 16,4).

[10] Et rends à nous les dettes de nous ainsi que nous avons remis aux débiteurs de nous.

[11] Et pas emporte nous dans épreuve mais délivre nous du malin.

[12] Une autre traduction est cependant possible, mais elle nécessite une rétro traduction du texte grec en hébreu. Ce qui est pertinent, puisque Jésus était juif et s’est probablement exprimé en hébreu, et pas en grec. Le texte grec présente d’ailleurs des hébraïsmes qui le font penser. Selon certains exégètes, la négation dans la phrase ne porterait pas sur le sujet (Dieu), mais sur l’objet (la tentation).  Ce qui donne alors « Fais que la tentation ne nous emporte pas, mais délivre nous du Malin ». Ce qui semble beaucoup plus logique.    

méditation pour le premier dimanche de carême

voici le commentaire qu’Alexis nous envoie à partir des lectures de ce dimanche.

Le Carême est le temps du renouvellement. Quarante jours nous sont donnés pour redécouvrir au cœur de nos pauvretés la présence de Dieu et la force de sa grâce. Envisager un avenir de joie en lui laissant faire alliance avec notre humanité. Nous convertir, peut-être, nous laisser conduire, plus sûrement, vers l’allégresse de la résurrection. Pour être réveillés, relevés avec celui qui vient nous libérer de nos liens de mort. Ne vivons pas dans la tristesse, la peur ou la mortification ce qui est promesse de bonheur. Prenons l’élan de l’espérance pour rejoindre ce Dieu qui se donne à nous.

Aujourd’hui, avec Jésus, nous allons au désert. Le désert est le lieu de la rencontre, de la confrontation à Dieu. L’endroit où peut se libérer une parole[1] qui n’a pas encore été entendue, où se crée un projet nouveau et inattendu. Dans le désert, il est possible de s’éveiller à sa propre parole. Pour se retrouver soi-même et rechercher l’autre, découvrir Dieu.

L’Evangile est au souffle de l’Esprit saint. L’Esprit, qui vient de descendre sur Jésus pour manifester à tous qu’il est le Fils bien-aimé de Dieu, le pousse maintenant au désert. Après la théophanie du Baptême au Jourdain, Jésus doit être confronté à l’épreuve de ce qui divise, à l’ennemi qui s’oppose à Dieu et à l’établissement de son règne.

Les tentations au désert nous rappellent que nous sommes amenés à déployer la grâce reçue à notre baptême pour mener nos combats spirituels et relever le défi de notre conversion. Tout le long de notre existence, nous avons à affronter des forces obscures qui tentent de nous détourner de notre chemin et de nous nourrir d’illusions sur nos potentialités et nos faiblesses.

Le désert est le lieu où l’on se construit, où s’élabore cette lente maturation de l’identité d’une personne ou d’un peuple. Où on est confronté à ses propres limites comme à ses manques. C’est aussi dans la longue errance au désert qu’Israël s’est constitué en tant que peuple. Là que Jésus est mis devant sa réalité d’homme-Dieu. Et c’est dans nos déserts que nous faisons l’expérience de ce qui nous fonde et nous conforme.

La tentation doit être imaginée moins comme un péché moral auquel on serait exposé, que comme une épreuve initiatique, une expérience de vie qui mobilise toute l’énergie pour permettre une meilleure connaissance de soi, une révélation de son être propre. Si elle éprouve par les forces qu’elle nécessite de déployer, elle gratifie par ce qu’elle dévoile de sa personnalité.

Dans cette optique, Satan intervient comme l’Adversaire qui observe et qui vient parcourir la terre et y roder.[2] Il apparaît tel un procureur, in inquisiteur acharné à mettre en procès. Jésus sort vainqueur de l’épreuve et reçoit la confirmation de la cohérence de son identité.

La tentation de Jésus met en évidence sa seigneurie. Il vit en bonne intelligence avec les bêtes sauvages et est reconnu par les anges attachés à son service. Le désert devient ainsi un lieu de création[3], d’une

Genèse nouvelle. Son identité ainsi révélée, Jésus peut annoncer la venue du Royaume de Dieu.

L’Evangile nous appelle aujourd’hui à nous mettre sur la route du désert à la suite de Jésus. Et de nous laisser modeler par l’Esprit qui nous souffle qui nous sommes et ce que nous sommes appelés à devenir. L’avenir nous est ouvert, tout est possible. Le Carême porte déjà en lui la joie de la Résurrection.


[1] Le mot  « désert » dérive en hébreu de la racine du verbe « parler ». La parole, dabar, est aussi un événement qui relève de l’ordre de la création (la parole de Dieu qui crée le monde à partir du chaos).

[2] Tel l’Adversaire du livre de Job qui se rend à l’audience du SEIGNEUR (Jb 2,1-2).

[3] Dans le dessein initial de Dieu, les créatures vivaient en bonne harmonie, avec pour nourriture toute herbe mûrissante, même pour les bêtes sauvages (Gn 1,30).

méditation du 16 02

Après les Pharisiens à qui Jésus a refusé un signe[1], ce sont les disciples eux-mêmes qui semblent frappés d’aveuglement. Jésus va leur adresser les mêmes reproches qu’à ceux du dehors, pour qui tout devient énigme pour que tout en regardant, ils ne voient pas et que tout en entendant, ils ne comprennent pas de peur qu’ils ne se convertissent et qu’ils ne soient pardonnés.[2] Autrement dit, l’échec de la prédication chrétienne auprès des juifs ne fait qu’aggraver le péché du peuple endurci. Le prophète Isaïe avait déjà constaté cette paralysie de l’intelligence et de la volonté avec ses auditeurs rebelles et qui refusaient de comprendre, et par conséquent de se convertir.[3]

Les signes que Jésus donne doivent être interprétés en fonction du Règne de Dieu. Et le Royaume ne peut être accueilli qu’en se nourrissant du pain de la Parole. Mais les disciples se préoccupent plutôt d’avoir omis de se munir de pains matériels en embarquant avec Jésus. Celui-ci tente de leur faire saisir la signification des deux multiplications des pains auxquelles ils ont assisté.

Il recommande d’abord de prendre garde au levain des Pharisiens et à celui d’Hérode. Le levain était considéré comme source d’impureté et de corruption[4]. Il était symbole les mauvaises dispositions des hommes, donc ici des mauvaises dispositions à l’égard de Jésus des Pharisiens et des Hérodiens. Les disciples risquent de partager ces mauvaises dispositions s’ils restent rebelles aux efforts de Jésus pour leur manifester le sens de la mission à laquelle il veut les associer.

Rappelant alors les deux épisodes successifs de multiplication de pains,[5] il insiste sur les chiffres pour tenter d’en faire ressortir la symbolique. Dans le premier cas, les chiffres relèvent de la culture juive[6] et dans le second du monde païen[7]. Par conséquent, la Parole de Dieu est d’abord adressée au peuple d’Israël et ensuite, parce que celui-ci la refuse, elle est ensuite adressée à toutes les nations. Jésus met ainsi en exergue l’universalité de la mission qu’il confie à ses disciples.

Il conclut son interpellation par l’interrogation désabusée «Vous ne comprenez pas encore ?». Tout ce qui relève de la mission et de l’identité de Jésus restera largement incompris de ses disciples pendant la durée de son existence terrestre. Ce n’est qu’à la lumière de la Résurrection, quand le règne de Dieu se révélera, qu’ils pourront en saisir pleinement le sens.

L’évangile nous interpelle aujourd’hui à discerner nos aveuglements. Notre compréhension de la Parole de Dieu est souvent limitée et les signes que Dieu nous donne ne nous apparaissent pas clairement. Nous méritons parfois les mêmes reproches que ceux adressés aux disciples. Profitons de cette période de Carême pour identifier nos levains, nos mauvaises dispositions  et voir à quelle mission Jésus veut nous associer. Pour participer à la croissance du Royaume de Dieu et à l’universalité du salut.


[1] Mc 8,11-13 : Le signe refusé aux Pharisiens.

[2] Mc 4,11-12 : Le pourquoi des paraboles.

[3] Et il dit : « Va, tu diras à ce peuple : Ecoutez bien, mais sans comprendre, regardez bien, mais sans reconnaître. Rends gras le cœur de ce peuple, appesantis ses oreilles, colle-lui les yeux. Que de ses yeux il ne voie pas, qu’il n’entende pas de ses oreilles. Que son cœur ne comprenne pas. Qui ne puisse se convertir et être guéri » (Is 6,9-10- La conversion est la conséquence naturelle de voir et de comprendre.

[4] Pendant toute la période de la Pâque, les juifs doivent se débarrasser de toute trace de levain dans leur maison et manger des pains azymes. Le levain est un symbole ambigu. Il peut représenter la mort (d’où la consécration de pain non levé dans l’Eglise latine), mais aussi la vie qui reprend (d’où la consécration de pain fermenté dans l’Eglise orientale). 

[5] Successivement en Mc 6,30-44 et Mc 8,1-10.

[6] Les cinq pains rappellent l’organisation d’Israël au désert, considérée comme l’ordre idéal du peuple de Dieu. Les 5000 hommes se réfèrent à l’ordonnance de la foule en rangées de 100 et de 50. Les douze paniers se rapportent aux douze tribus d’Israël.

[7] Les sept pains et les sept paniers rappellent le collège des Sept présidant au service des tables des hellénistes, le chiffre sept étant le chiffre parfait ; les anciens recensaient 70 nations païennes.. Les 4000 hommes se réfèrent au chiffre 4, qui représente les quatre points cardinaux, mais aussi les quatre évangiles et par conséquent la Parole de Dieu qui se répand partout.