méditation de ce 26 janvier

Le thème de la vraie parenté de Jésus apparaît dans les trois évangiles synoptiques[1] en des termes très semblables, mais seul Marc le place dans un contexte aussi radical de volonté de prise de pouvoir sur sa personne. Cette situation s’explique peut-être par le peu de place qu’occupe Marie, mère de Jésus dans son évangile, où elle n’est citée qu’à deux occasions et toujours dans des rôles contreproductifs.[2]

L’histoire commence un peu plus haut dans l’évangile[3] quand la foule s’agglutine autour de Jésus à la maison[4]. À la nouvelle, la parentèle de Jésus se déplace sur les lieux. Non pas pour le rencontrer, mais pour se saisir de lui, car ils l’estiment hors de lui. Le récit est alors interrompu par une controverse avec les scribes qui accusent Jésus d’opérer des miracles par Béelzéboul[5], ce qui vient l’éclairer[6]. Ainsi donc, tant pour la parenté de Jésus que pour les autorités religieuses, il serait possédé par le démon. Ce qui explique l’intention des premiers de prendre possession de lui et qui le disqualifie aux yeux des seconds.

Arrivés devant la maison où se trouve Jésus, sa mère et ses frères[7] se tiennent dehors. Le détail n’est pas anodin, il signifie qu’ils ne sont pas chez eux dans la maison, ils ne font pas partie de la maisonnée. Ils n’appartiennent pas au premier cercle des familiers de Jésus, à ses disciples.

La question rhétorique de Jésus – Qui sont ma mère et mes frères ? – vient situer la radicalité de son enseignement et de ses engagements. Il n’a jamais privilégié les liens du sang, leur préférant les liens électifs. Ainsi pour lui, il existe des liens plus forts et plus puissants que les liens filiaux[8].

L’essentiel est d’accomplir la volonté de Dieu : Quiconque fait la volonté de Dieu, voilà mon frère, ma sœur, ma mère. Être disciple, c’est faire cette volonté, qui s’exprime dans ses commandements d’amour. Aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa pensée et de toute sa force. Et aimer son prochain comme soi-même.[9] Faire la volonté de Dieu, c’est se mettre en acte d’amour. Ce n’est pas une volonté de possession ou de puissance qui s’impose à l’autre, mais une disposition à établir avec lui une relation d’interdépendance dans un lien de réciprocité, en le reconnaissant comme soi-même.   

Jésus bouleverse les rapports familiaux. Sa radicalité questionne nos relations aux autres, mais aussi notre piété mariale. L’image que nous entretenons de sa mère est issue des évangiles de l’enfance[10], qui nous la présentent comme une femme à l’écoute, pleine de grâce, qui accepte sa vocation et retient tous ces événements dans son cœur. Ou encore de l’évangile de Jean, pour qui elle est le modèle de disciple, présente du commencement[11] à la fin[12] du ministère du Christ. En contraste, l’évangile de Marc dégage une autre image de Marie. Celle d’une femme qui doute de la mission de son fils, qui peut se montrer possessive quand elle craint pour lui ou ne le comprend pas, et qui n’appartient pas au premier cercle de ses familiers. Une image qui écorne un peu la représentation idyllique que l’on peut s’en faire, mais qui apporte peut-être plus de profondeur à sa personnalité. Une femme qui reflète notre humanité, faite d’espoirs, de questions, d’hésitations, de craintes. Et qui nous est infiniment plus proche.

Marie accomplit par excellence, par son fiat, la volonté de Dieu. L’évangile de Marc nous fait comprendre que cela n’a rien d’évident et combien ce consentement peut figurer de dépassement de soi, de pénible abandon, de dure exigence. Elle est l’espérance de notre humanité. Elle accomplit, avec la grâce de l’Esprit, le douloureux chemin de la dépossession de soi. Elle participe pleinement de la relation d’amour du Père avec son Fils. Elle nous précède dans nos engagements de vie.


[1] Voir les parallèles en Mt 12,46-50 et Lc 8,19-21.

[2] La seconde mention de Marie se situe lors de la visite de Jésus à Nazareth (Mc 6,1-6) : N’est-ce pas le charpentier, le fils de Marie (v3). La situation montre que le sentiment de proximité, la volonté de vouloir s’approprier Jésus empêchent de le reconnaître pour ce qu’il est réellement, le Fils de Dieu, et inhibent toute son action : Et il ne pouvait faire là aucun miracle (v6).

[3] Mc 3,20-21 : À cette nouvelle, les gens de sa parenté vinrent pour s’emparer de lui. Car ils disaient : «Il a perdu la tête» (v21).

[4] La maison de Capharnaüm, précisément la maison de la belle-mère de Simon-Pierre, où Jésus se sent chez lui et d’où il rayonne dans la Galilée pour y porter la Bonne Nouvelle.

[5] Mc 3,22-30 : C’est par le chef des démons qu’il chasse les démons (v22).

[6] L’emboîtement d’un récit dans un autre est un procédé littéraire classique, appelé inclusion, souvent utilisé par Marc. Le texte ainsi inclus vient éclairer la signification du texte dans lequel il s’insère.

[7] Le terme frères est au Moyen-Orient un mot générique qui désigne des membres de la famille proche tels de vrais frères ou des cousins.

[8] Dans la question du mariage et du divorce (Mc 10,1-12), il souligne l’importance du lien conjugal, qu’il réfère à l’ordre de la création : L’homme quittera son père et sa mère.

[9] Les deux commandements d’amour : Mc 12,29-31.

[10] Chez Matthieu (chapitres 1 et 2) et Luc (chapitres 1 et 2).

[11] Aux noces de Cana : Jn 2,1-12.

[12] Au pied de la Croix : Jn 19,25-27.

méditation de ce 24 janvier 2021

L’appel des premiers disciples occupe une place de choix dans chacun des quatre évangiles. Sous des modalités et dans des circonstances diverses, les évangélistes mettent en scène ceux que Jésus choisit pour l’accompagner durant tout son ministère sur les route de Galilée vers Jérusalem et être témoins de sa vie, de sa mort et de sa résurrection.

L’évangile de Marc situe l’appel de quatre pécheurs dans une situation marquée à la fois par l’insécurité et l’urgence. Un climat de menace, puisque Jean-Baptiste vient d’être arrêté[1] et que c’est probablement pour cette raison que Jésus «vient» en Galilée dans une région qui n’est pas la sienne[2] et qui pourrait être un refuge pour lui. Les événements se sont ainsi précipités et avec eux la nécessité d’annoncer la Bonne Nouvelle. Le temps fixé par Dieu pour l’accomplissement des promesses est «devenu proche». Par sa prédication, Jésus appelle à la conversion et l’accueil de l’Évangile par la foi. L’approche du Règne de Dieu deviendra, après Pâques, nouvelle du salut offert en Jésus Christ.

Jésus «chemine auprès de la mer de Galilée», sans précision de direction, un peu comme s’il prenait le temps de se reposer des contrariétés et de la précipitation de l’enchaînement des événements. Dans ce mouvement, il aborde successivement deux couples de disciples dans un processus dont la similitude apparente mérite d’être nuancée par les termes utilisés.

Jésus voit près du rivage deux frères, Simon et André occupés de pêcher. Plus exactement, ils s’attachent à «jeter le filet», un terme qui n’est guère usité que par le prophète Habaquq lorsqu’il veut signifier le jugement divin attendu en réponse aux oppressions subies.[3] Le filet, dans la tradition biblique[4], est l’outil du piège, qu’on utilise en le lançant sur ses ennemis. De cette manière, l’appel de Jésus consisterait alors pour les disciples de participer de ce châtiment divin, en rassemblant des hommes en vue du jugement et de l’entrée dans le Royaume de Dieu. Devenus «pécheurs d’hommes», ils jetteront le filet dans une autre «mer»[5] que celle de leur Galilée natale, pour en extirper le mal. Mais les deux frères opèrent eux-mêmes un changement de perspective en «laissant les filets». Autrement dit, ils se débarrassent de toute velléité de piéger les autres et abandonnent toute logique de vengeance, de violence ou de mal. Répondre à l’appel de Jésus relève désormais de l’économie d’une vie donnée.

«Venez derrière moi», appelle Jésus. L’expression est celle qu’utilise Jean-Baptiste pour annoncer la venue du Messie[6]. Celui qui était derrière le Baptiste est maintenant devant Simon et André, à l’image du rang que l’on prend dans un cortège. Les deux frères, qui se sont libérés des filets, des pièges qui les entravaient, répondent à l’appel de Jésus en hommes libres et le «suivent»[7], ils se mettent en chemin avec lui. Autrement dit, ils l’accompagnent, ils deviennent ses compagnons de route pour, pourquoi pas,  l’épauler dans sa mission.

Ensuite, Jésus, dans un même mouvement, voit deux autres frères, Jacques et Jean. Contrairement aux précédents, leur origine familiale est précisée, ils sont fils de Zébédée, dont la situation indique qu’il est patron-pécheur.[8] Le contexte de la rencontre est différent puisque Jésus les trouve «dans la barque réparant les filets». S’ils répondent avec empressement à l’appel, ce ne sont pas les filets – ils ne leur appartiennent pas – mais bien leur père avec ses salariés qu’ils «laissent» dans la barque. Autrement dit, il est ici moins question d’une prise de liberté que d’un abandon de leur vie antérieure familiale et professionnelle. C’est ainsi la nouveauté de vie avec Jésus que la vocation de Jacques et Jean met en évidence. Eux d’ailleurs ne suivent pas Jésus, mais «s’éloignent derrière lui»[9]. Ils quittent ce qui faisait leur existence pour prendre rang avec le Christ.

Deux appels distincts et deux réponses distinctes. Jésus ne sollicite pas de manière uniforme ceux qu’il appelle. Il prend en compte les particularités de chacun, les aptitudes d’autonomie ou les capacités de détachement. Il va au-devant de ceux qu’il invite, il s’intéresse à leurs vies. Une rencontre authentique ne fait pas pression, il n’y a pas d’intrusion, mais une démarche libre.

Jésus nous appelle tous aujourd’hui à venir derrière lui, à l’accompagner sur son chemin. Dans les temps troublés où nous vivons, partagés entre l’angoisse et l’espérance, il nous convie à l’urgence de l’Évangile du Royaume. Il nous invite à nous lier intimement à sa personne pour être à notre tour les acteurs d’une transformation du monde dans la convivialité, le respect et la concorde. Les vocations sont multiples et variées et font la richesse de celles et ceux qui constituent les multiples facettes de l’Église. Le Christ continue d’appeler ainsi chacun d’entre nous pour faire Église.


[1] Selon l’historien Flavius-Josèphe, Hérode-Antipas emprisonna le Baptiste à Machéroute, sur la rive orientale de la Mer Morte, où il fut exécuté à la fin des années 20.

[2] Jésus est originaire de Nazareth, village situé à une altitude de 400 mètres surplombant la large plaine de Jezraël, au nord d’Israël, en Galilée, mais qui n’est pas sur le rivage du lac (ou mer) de Galilée (ou de Tibériade).

[3] Alors jettera-t-il son filet pour assassiner des nations sans trêve ni pitié (Ha 1,17).

[4] Écoutez ceci, vous les prêtres, soyez attentifs, maison d’Israël, prêtez l’oreille. Le jugement est contre vous, car vous avez été un piège à Mispa, un filet tendu sur le Tabor (Os 5,1).

[5] La mer, en tant que masse informe contenant des monstres tels Léviathan, symbolise traditionnellement le mal.

[6] Celui qui est plus fort que moi vient derrière moi, et je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la lanière de ses sandales (Mc 1,7).

[7] Le verbe grec contient l’idée du mot chemin. Il est utilisé pour indiquer la qualité de disciple.

[8] Zébédée possède une barque, ce qui signifie qu’il pratique la pêche au large (Simon et André péchaient probablement à l’épervier à proximité du rivage) et il emploie des salariés.

[9] Le verbe grec utilisé signifie dans le Nouveau Testament venir, arriver, ou aller, ou encore apparaître, venir (en parlant du Messie).

méditation du mardi 19 janvier

La relation des épis arrachés et de l’observation du sabbat relève chez Marc d’une série de discussions de Jésus avec les Pharisiens – les publicains et les pécheurs, le jeûne – élaborées sur le même schéma. Une question est posée par ses interlocuteurs à Jésus, qui y apporte une réponse définitive, élargie par une affirmation à portée plus élevée.

En l’occurrence, le reproche fait par les pharisiens voyants les disciples de Jésus arracher des épis ne concerne pas le vol ni le fait de manger – qui est légitime quand on a faim – mais le travail qu’ils sont censés faire. Le fait de glaner est en effet assimilé à une moisson, activité interdite pendant le shabbat[1].

La réponse de Jésus se réfère à l’attitude de David[2] qui permet à ses partisans affamés de manger les pains d’oblation, pourtant réservés aux prêtres et aux lévites. Il rappelle ainsi à ses interlocuteurs que la Loi peut être transgressée en cas de nécessité, lorsque son application stricte provoquerait un mal plus grand que sa transgression. Dans tous les cas, c’est la miséricorde qui prévaut[3].

Jésus élargit le débat en déclarant le shabbat fait pour l’homme. Il signifie – mais là encore cela relève de la tradition juive[4] – que l’obligation du shabbat cesse quand elle entraînerait un grand dommage pour l’homme. Allant plus loin, il s’identifie au Fils de l’Homme et affirme son autorité sur l’institution divine du shabbat et affiche par là son identité divine.

L’institution du shabbat relève de la Loi révélée à Moïse au Sinaï[5]. Tout particulièrement d’une des deux seules Paroles données par le Seigneur à l’impératif.[6] Le commandement est assorti d’une bénédiction et d’une consécration. Il oblige non pas l’observance[7], mais un mémorial du shabbat qui s’explique soit par l’achèvement de la création[8], soit par la libération de l’esclavage[9]. Dans les deux cas, Dieu dégage un espace de liberté, où l’être humain peut exister et s’épanouir. C’est de cette liberté humaine voulue par Dieu qu’il convient de faire mémoire le jour du shabbat. Celle ou celui qui est ainsi libéré est béni et est alors rendu capable d’accomplir toutes les autres Paroles de Dieu. D’accueillir la Parole de Dieu.

Jésus est la Parole de Dieu. En se posant comme le maître du shabbat, il dévoile sa nature divine, mais aussi se révèle comme le libérateur de l’humanité. En se substituant au shabbat, il libère de la mort et du péché et apporte la bénédiction promise par son Père. Le mémorial de sa mort et de sa résurrection renouvelle celui su shabbat en rappelant cette liberté offerte dans une alliance renouvelée en son sang.

Aujourd’hui, le Christ nous rend libres pour que nous rendions témoignage de l’œuvre de la création. En ces temps troublés où règnent l’individualisme, mais aussi l’angoisse, nous avons à nous interroger sur l’usage que nous faisons de notre autonomie. Pour qu’elle ne nous mène pas à la servitude. Et nous rappeler que la liberté ne consiste pas à faire ce que l’on veut, mais de vouloir ce que l’on fait.


[1] Ex 34,21 : Tu travailleras six jours, mais le septième tu chômeras, même en période de labours ou de moisson tu chômeras.

[2] 1 S 21,2-7 : David et ses partisans, fuyant Saül, arrivent à Nov. Reçus par le prêtre Ahimélek, ils lui demandent à manger et celui-ci, n’ayant pas de pain ordinaire, leur donne à manger du pain consacré.

[3] Os 6,6 : Je veux la miséricorde et non le sacrifice.

[4] Comme ce que signifie, par exemple, le prêtre Mattathias, réfugié au désert pendant la guerre séleucide : Tout homme qui viendrait nous attaquer le jour du shabbat, combattons-le (1 M 2,39-41).

[5] Le Décalogue signifie littéralement les dix paroles de Dieu (Ex 20,1-17 et Dt 5,6-21-.

[6] La seconde Parole à l’impératif est celle sur les parents. Les huit autres Paroles ne sont pas impératives, un peu comme si leur accomplissement était conditionné par ces deux-là.

[7] Les prescriptions et interdits du shabbat proviennent des instructions concernant l’organisation du culte (à partir d’Ex 25). Tous les travaux interdits sont des œuvres de création. Toute une jurisprudence a été mise en place pour l’extension de ces travaux aux activités modernes.

[8] Dans la version de l’Exode : Que du jour du shabbat on fasse un mémorial en le tenant pour sacré. Tu travailleras pendant six jours, faisant tout ton ouvrage, mais le septième jour, c’est le shabbat du SEIGNEUR ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, pas plus que ton serviteur, ta servante, tes bêtes ou l’émigré que tu as dans tes villes. Car en six jours, le SEIGNEUR a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, mais il s’est reposé le septième jour. C’est pourquoi le SEIGNEUR a béni le jour du shabbat et l’a consacré (Ex 20,8-10).

[9] Dans la version du Deutéronome : Qu’on garde le jour du shabbat pour le sanctifier comme le SEIGNEUR ton Dieu te l’a ordonné. Tu travailleras six jours, faisant tout ton ouvrage, mais le septième jour, c’est le shabbat du SEIGNEUR ton Dieu. Tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton fils, ni ta fille, ni ton serviteur, ni ta servante, ni ton bœuf, ni ton âne, ni aucune de tes bêtes, ni l’émigré que tu as dans tes villes, afin que ton serviteur et ta servante se reposent comme toi. Tu te souviendras qu’au pays d’Égypte tu étais esclave et que le SEIGNEUR ton Dieu t’a fait sortir de là d’une main forte et d’un bras étendu ; c’est pourquoi le SEIGNEUR ton Dieu t’a ordonné de pratiquer le jour du shabbat (Dt 5, 12-15).