méditation pour le 17 octobre

Voici la méditation d’Alexis pour aujourd’hui

Deux conceptions radicalement irréductibles de la religion, du rapport à Dieu et aux autres s’opposent ici aujourd’hui. D’un côté un ritualisme procédurier, pétri de pratiques de purification, et qui n’est que l’expression d’une religion extérieure. Et de l’autre une religion intérieure, qui recherche la pureté du cœur et pratique une solidarité active avec les plus humbles. Gardons-nous cependant de condamner trop vite ces pharisiens que Jésus invective, et qui lui étaient pourtant assez proches.1 L’Eglise, et nous-mêmes, sommes souvent traversés par ces deux tendances contradictoires, qui viennent déchirer notre foi et notre agir. 

Jésus a entamé sa montée à Jérusalem,2 dans la perspective de sa passion et sa résurrection. Déjà, il a été confronté aux incompréhensions des autorités religieuses, qui l’ont accusé de prêcher par Belzébul et à qui il a refusé de ne donner d’autre signe que celui de Jonas. Ses relations avec les pharisiens sont tendues, mais ils conservent pour lui certains égards. Les rapports mutuels ne sont pas encore dégradés au point de ne plus être invité à leur table. La question de la pureté sera de celles3 qui provoqueront une rupture définitive avec eux, et entraîneront la condamnation à mort de Jésus. 

Au cours d’une repas où il est invité par un pharisien, son hôte est étonné en voyant que Jésus n’avait pas fait les ablutions rituelles. Les juifs pratiquants, comme beaucoup d’orientaux, sont très attachés à ce rite qui, s’il a certes une justification hygiénique, présente une signification religieuse importante de lien à Dieu. Les récits montrent que Jésus lui dénie cette valeur et que ses disciples ne pratiquent pas. 

Les pratiques de purification – ablutions corporelles, séparation et nettoyage d’aliments et de plats – sont essentielles dans le judaïsme parce qu’elles permettent de se garder purs. La pureté symbolise la vie et donc Dieu, tandis que l’impureté est synonyme de mort. Être impur veut dire être séparé de Dieu. La pureté est donc ce qui permet d’avoir accès à Dieu, la seule voie entre le monde profane et le monde sacré. L’obligation de pureté est une nécessité vitale pour le croyant, la manière d’être relié à Dieu. La religion – ce qui relie – est pour le juif un ensemble de pratiques qui permettent ce lien. La pureté est un concept rituel qui n’a pas de connotation morale, la Loi définissant ce qui est pur et ce qui est impur. 

La conception de Jésus de la pureté est radicalement différente. A une religion extérieure et formaliste, il oppose une religion intérieure faite de pureté morale : Celui qui a fait l’extérieur n’a-t-il pas fait aussi l’intérieur ? Pour lui, l‘exigence première de Dieu relève de cette religion du cœur, thème central chez Luc. Ce qui importe n’est pas l’aspect extérieur, mais ce qui provient du dedans de l’être humain. Ainsi, quand Jésus parle du vrai disciple, il précise que l’homme bon, du bon trésor de son cœur, tire le bien, et le mauvais, de son mauvais trésor, tire le mal ; car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur.4 De même, lorsqu’il appelle à la pauvreté évangélique, il déclare que, où est votre trésor, là aussi sera votre cœur.5 Ou encore, il exhorte à la vigilance ceux qui attendent le règne de Dieu : Tenez-vous sur vos gardes, de peur que vos cœurs ne s’alourdissent.6 L’élan du cœur est ainsi le critère décisif de la foi, de la relation, de l’ajustement à Dieu. 

La pureté est associée à l’aumône, autre thème central de Luc : Donnez plutôt en aumône ce qui est dedans, et alors tout sera pur pour vous.7 Ce qui est dedans représente toute la personne, ce bon trésor qui déborde du cœur. Le souci envers le pauvre est réellement constitutif de la foi, au même titre que la reconnaissance de Jésus comme le Vivant et le Ressuscité. Il relève de cette religion du cœur et celui qui pratique l’aumône se purifie par ce fait même L’aumône n’est pas la conséquence de la pureté du cœur, elle en devient la cause. 

L’évangile interpelle les pratiques de notre monde d’aujourd’hui. Quel rapport à Dieu entretient-il, une relation superficielle et extérieure, ou une religion du cœur ? Quel souci a-t-il des plus défavorisés, et de la solidarité ? Dieu nous invite à regarder au-dedans de nous ce qu’il a semé de bon, de généreux, pour le faire déborder sur les autres dans un élan de justice, de paix et d’amour. Alors nous aurons le cœur pur et nous participerons à la plénitude de sa vie. 

méditation pour ce 10 octobre

voici la méditation d’Alexis pour aujourd’hui

Servir Dieu et servir le prochain. L’amour est insondable, on ne le connaît qu’en aimant. Jésus en donne l’exemple, il a aimé son Père en aimant l’humanité jusqu’à mourir, il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur.[1] Marthe honore l’amour de l’autre, et Marie honore l’amour de Dieu, mais toutes deux sont indissociables. Les deux faces du même Mystère. Et la tension entre contemplation et engagement actif est constitutive de la foi et de l’Eglise.

La rencontre de Jésus avec les deux sœurs Marthe et Marie est connue. Le récit est souvent interprété comme une proclamation de la supériorité de la contemplation sur l’action. Ce jugement doit être nuancé car si la meilleure part revient à Marie, cela ne signifie pas que l’autre part ne soit pas bonne. Et quand Jésus dit que cette part ne lui sera pas enlevée, il veut dire que la vie active sera enlevée avec le monde présent, alors que la vie contemplative commence dès ici-bas pour atteindre sa perfection dans le monde céleste. Autrement dit, il se situe dans la perspective du règne de Dieu. Et si le Royaume est en ébauche dès maintenant, il n’est pas encore réalisé et par conséquent l’engagement actif se révèle être, dans cet entretemps, d’une importance essentielle.

L’évangéliste situe l’épisode entre la parabole du Bon Samaritain et l’enseignement de Jésus sur la prière des disciples. Ce contexte vient souligner la tension entre le service du prochain et la louange de Dieu, sans doute pour indiquer que l’une ne va pas sans l’autre. Ou encore, les deux questions de savoir de qui l’on est le prochain et de savoir comment prier sont associées.

Jésus a le souci d’indiquer l’attitude du disciple, la seule chose nécessaire parmi les nombreuses charges du service. La parole de Dieu prime avant tout autre souci temporel. C’est cette détermination qui anime Marie quand elle s’assied aux pieds du Seigneur. En fait, il ne s’agit pas tant de contempler que d’écouter une parole qui engage à la foi et prédispose à l’action envers les autres.

La question du rapport entre foi et engagement est clairement posée. L’attitude de Marie indique bien que l’écoute de la Parole de Dieu est constitutive de la foi. La foi n’a rien d’un concept théorique ni d’une adhésion purement doctrinale. Elle consiste à placer sa confiance en quelqu’un sur qui on peut compter pour soutenir et nourrir la personne. La foi est toujours un acte concret et ainsi l’engagement n’est pas une conséquence de la foi, mais en est constitutif.

La foi suppose de devenir disciple. Devenir disciple signifie non seulement rechercher la cohérence dans ses attitudes – accorder les actions avec les paroles – ou chercher à imiter Jésus – ce qui est du domaine de l’utopie et de la grâce – mais aussi reconnaître le Christ dans le concret de l’existence, singulièrement dans le prochain. La relation à la sœur et au frère est constitutive de la mission de l’Eglise. L’engagement envers autrui est par conséquent constitutif de la foi, constitue une louange à Dieu au même titre que de voir en Jésus le Seigneur, le Vivant et le Ressuscité et de le glorifier.

C’est dans cette perspective que s’ajuste l’action de Marthe, accaparée par les multiples occupations du service. Son engagement au service est celui de toute l’Eglise. Les deux sœurs ne se contredisent ni ne s’opposent. L’agitation de l’une va de pair avec l’écoute de l’autre. L’engagement donne son sens à la prière, c’est un critère décisif de la pratique religieuse. Que valent les prières, même eucharistiques, sans l’amour inconditionnel du prochain ? Et il importe à chacun, dans les situations concrètes de l’existence, de se positionner dans cette tension entre l’écoute de la Parole de Dieu et l’engagement envers les autres. Comment contemplation et action se nourrissent-elles mutuellement dans notre vie ?


[1] Hymne aux Philippiens (Ph 2,7).

méditation dominicale

voici la méditation d’Alexis pour ce dimanche.

Curieux raisonnement que celui des vignerons de la parabole, et qui manque de logique. Qui pourrait imaginer en effet qu’en assassinant le fils du propriétaire, les ouvriers allaient recevoir la vigne en héritage ? C’est là le drame de la volonté d’accaparement et de possession qui obscurcit la conscience, fausse la vue, fourvoie notre humanité et la mène à sa perte quand elle n’est pas capable d’imaginer le don qui lui est fait. Pourtant, ce Fils de l’Homme, condamné et mis à mort par les hommes, leur apporte le salut et les rend héritiers du Royaume de son Père. Paradoxe de la grâce de l’amour de Dieu, qui transforme les existences, éclaire les discernements et procure la liberté.

La parabole des vignerons homicides – qui refusent, rejettent, ne veulent vivre qu’à leur propre compte et commettent l’irréparable – stigmatise des attitudes que nous pouvons retrouver aujourd’hui. Elle rejoint l’expérience de ce que nous savons de notre humanité, de nous-mêmes. L’évangéliste Matthieu l’écrit dans une perspective catéchétique et en explicite le sens ecclésial en la recadrant dans l’histoire de l’Alliance. Le fils est venu en dernier lieu pour résoudre le conflit entre Dieu et son peuple, mais sa venue a entraîné son rejet et sa mise à mort par des misérables. Dès lors la parabole nous dit à la fois quelque chose sur la conscience qu’a Jésus de sa mission et sur la manière dont l’Eglise primitive reçoit cette mission, dans son caractère absolument définitif pour l’Alliance.

L’histoire du salut est définitivement marquée par l’intervention péremptoire de Jésus, pierre d’angle[1]du Royaume. Rejeté et condamné à la mort de la Croix, il ressuscite pour la rédemption de l’humanité et l’édification du Temple de l’Alliance nouvelle. Le Règne de Dieu sur les petits, les humbles et les exclus est désormais inauguré dans la Pâque du Christ.

Il faut éviter de faire de la parabole, tout particulièrement de son nœud et de son dénouement tragique, une lecture purement historique et passéiste. Assimiler le peuple juif aux vignerons homicides[2] supplantés par une Eglise triomphante[3] relève de l’erreur d’interprétation et de la confusion des genres.[4] Jésus pense sans doute, à propos de cette nation qui fera produire ses fruits au Royaume, au peuple des petits et des pauvres, ce petit peuple des Béatitudes du discours sur la montagne,[5] qui l’accompagne sur les routes de sa mission. Produire du fruit ne se comprend que dans la perspective et l’intelligence de ce qu’il déclare par ailleurs : Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait.[6] L’avertissement vaut pour tous. Si bien que nous sommes tous soumis au grand défi de porter du fruit et que nous sommes tous susceptibles de faillir à la mission qui nous est assignée, dans la longue histoire de l’Alliance et du salut.

Plutôt que de nous débarrasser des exigences de l’Alliance et de reporter les manquements et les fautes sur les autres, nous sommes ramenés à cette exigence simple de produire de bons fruits dans le concret de nos existences, fruits de justice, d’amour et de paix. Et de nous rappeler que la faute des vignerons homicides, c’est d’avoir voulu prendre ce qu’ils avaient à recevoir.


[1] La pierre que les maçons ont rejetée est devenue la pierre angulaire. Cela vient du Seigneur : c’est une merveille à nos yeux (Ps 118,22-23). La référence formelle au psaume 118 donne au texte une signification clairement messianique. En effet, dans sa rédaction, ce psaume célèbre la reconstruction du Temple après l’exil, et dans son usage liturgique, il est un psaume de la Pâque.

[2] Ce qui a largement contribué à répandre dans la chrétienté l’image du peuple juif déicide et à alimenter l’antisémitisme, les persécutions et les pogroms.

[3] Et dominatrice ! Il est difficile de revenir de ces tendances.

[4] Il ne faut pas confondre parabole et allégorie. Dans l’allégorie, genre littéraire grec, les personnages représentent des personnes et l’interprétation consiste à trouver qui ils représentent. Dans la parabole, genre littéraire sémite, par contre, les personnages représentent eux-mêmes et l’interprétation consiste à les faire jouer entre eux pour dégager ce que leur jeu de rôle veut signifier de nous et de Dieu.

[5] Les Béatitudes (Mt 5,1-12).

[6] Le jugement (Mt 25,40).