Commentaire de l’évangile de ce dimanche

je vous partage en ce dimanche un commentaire de l’évangile écrit par Raphael Devillers, dominicain. Merci à lui de sa réflexion et à celui qui me l’a envoyée par mail.

ÉVANGILE DE JEAN 4, 5-42 Seigneur donne-moi ton Eau Vive

Comment faire percevoir en une courte homélie les richesses de la révélation donnée dans cette scène de Jésus avec la Samaritaine, “le chef d’oeuvre de S. Jean” disait un célèbre exégète? Cette petite histoire en dit bien plus que de savants traités. Il faut la lire et la relire et la prier.

La soif d’eau On vient d’emprisonner Jean, son maître bien-aimé: aussi Jésus, suivi de ses premiers disciples, fuit la Judée et, traversant la Samarie, il fait halte près du puits au pied du​ mont Garizim. Les disciples montent en ville acheter le ravitaillement. Jésus est seul, meurtri par le sort de son maître, fourbu par la longue marche de la matinée. Il est midi. Sous la chaleur torride, Jésus meurt de soif. Du puits monte le bruissement de l’eau qui coule au fond et qu’on appelle “eau vive” mais que nul instrument ne permet d’atteindre. Jésus est un pauvre. Tout à coup, descendant la colline, une silhouette: une femme avec une cruche. Heure bizarre car la corvée d’eau a toujours lieu tôt le matin quand la température le permet. Pourquoi cette Samaritaine vient-elle à cette heure curieuse ? Sans doute pour être seule, parce que les autres femmes de la ville ne l’aiment pas. Baissant son voile, elle s’étonne de voir cet inconnu. Silence. Sans un mot, elle accroche sa cruche à la poulie et la remonte toute ruisselante. Tout à coup l’homme lui demande: – “Donne-moi à boire”. – Comment toi, un Juif, tu demandes à boire à une Samaritaine?”. On sait que l’ancien royaume avait connu un schisme et que les relations entre les deux parties (Judée et Samarie) restaient tendues. La réponse de l’homme est énigmatique: – Si tu savais ce que Dieu veut te donner et qui je suis, c’est toi qui m’aurais demandé et je te donnerais de l’eau vive” – ?…Tu n’as rien pour puiser : avec quoi prendrais-tu l’eau vive ? Tu te crois plus grand que Jacob qui nous a donné ce puits et y a bu avec ses fils et ses bêtes ? – L’homme qui boit de cette eau aura encore et toujours soif. Tandis que celui qui boira de l’eau que moi, je lui donnerai, n’aura plus jamais soif car cette eau deviendra en lui source jaillissant pour la Vie éternelle. Le besoin vital d’eau est commun aux hommes comme aux animaux. Mais, comme dit le philosophe E. Levinas, il faut passer du besoin corporel qui ne s’apaise que pour un temps au désir spirituel, à la singularité humaine. Jésus reprend l’antique comparaison entre eau et Esprit de Dieu: il permet la vie, il purifie, il suscite la fécondité. Mais il ajoute que lui seul peut le donner, gratuitement, si l’être humain le demande librement. Le désir d’amour La femme se méprend : cette eau magique serait bien pratique et elle n’aurait plus besoin de faire cette corvée au puits. Mais Jésus va l’aider à passer à un degré supérieur de la réflexion: “Va chercher ton mari et reviens”. C’est-à-dire parlons de la soif de ton coeur: ta soif d’amour. Où en es-tu ?… Je n’ai pas de mari” répond elle. – Tu as raison de dire que tu n’as pas de mari: tu en as eu cinq et celui que tu as ​maintenant n’est pas ton mari. Tu dis vrai.” La samaritaine est stupéfaite: qui est cet inconnu qui connaît sa vie tourmentée avec ses échecs et qui, à la différence de ses voisines, ne la méprise pas, ne l’accable pas de reproches mais au contraire, lui fait un compliment, celui d’oser avouer la vérité ? Cet homme serait-il un prophète ? La quête de Dieu – Je vois que tu es un prophète. Alors explique-moi. Nos ancêtres ont bâti un temple là-haut sur cette montagne et nous ont dit que c’est là que nous devons adorer Dieu. Vous, les Juifs, vous dites qu’il faut adorer Dieu au temple de Jérusalem. Qui faut-il croire ? Où prier Dieu ? – Femme, crois-moi. L’heure vient – et c’est maintenant – où les vrais adorateurs adoreront le Père en Esprit et Vérité … – ???…Oh, quand le Christ viendra, il nous fera tout connaître. – Moi qui te parle, je le suis. Jésus sonne l’heure de la révolution de l’histoire humaine. C’est la fin des lieux sacrés et des villes saintes où il faut se rendre pour trouver Dieu. L’homme qui croit en Jésus, le Sauveur qui lui parle, connaît Dieu comme son Père. Jésus le Fils lui révèle la Vérité et lui donne l’Esprit: donc la prière authentique jaillit de son être. Son corps devient temple. La mission Laissant là sa cruche, la femme court en ville et devient missionnaire: “Venez voir un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait: ne serait-il pas le Christ ?”. Entre temps les disciples reviennent près de Jésus: – Rabbi, viens manger. – J’ai à manger une nourriture que vous ne connaissez pas: faire la volonté de mon Père qui m’a envoyé et accomplir son oeuvre…Levez les yeux, regardez les champs dorés pour la moisson. Car Jésus a remarqué les gens alertés par la femme et qui descendent de la ville pour venir le voir. Et il use pour ses disciples de la méthode employée avec la femme. Celle-ci cherchait de l’eau du puits et Jésus lui a proposé l’eau de l’Esprit. Les disciples ont faim du pain ordinaire et Jésus leur apprend que l’aliment qui le fait vivre, c’est​ obéir à son Père et réaliser sa mission. On nourrira son corps tout à l’heure: la tâche première maintenant, c’est de recevoir ces gens, de les accueillir, de leur apprendre à reconnaître en Jésus le véritable Messie. Beaucoup de Samaritains crurent en Jésus et ils l’invitèrent à demeurer chez eux. Ils disaient à la femme: “Ce n’est pas à cause de ce que tu nous as dit que nous croyons. Nous l’avons entendu nous-mêmes et nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde”.

Conclusion Quelle tristesse de ne pouvoir tracer qu’une esquisse de ce texte extraordinaire. Ce qui semble au premier abord une scène banale car trop connue, se révèle comme une révélation des plus profonds mystères. Et quel art pédagogique de Jésus ! Au point de départ une femme (loin d’être une sainte !) accomplit sa corvée quotidienne: quoi de plus simple que d’avoir soif et de devoir aller au puits ? Tout à coup une rencontre impromptue avec un inconnu. Un homme qui a soif aussi. Un pauvre fatigué qui ose avouer qu’il a besoin de la femme et de sa cruche. Mais ensuite il va tenter de la faire réfléchir à sa soif à elle. Elle a besoin d’eau certes – car l’être humain est un animal – mais au fond d’elle-même elle brûle du désir d’amour. Un désir qu’elle ne peut assouvir, qui la déçoit toujours. N’est-elle qu’une dévergondée en quête d’aventures ? Ce qui la renvoie au mépris des autres qui l’écartent et l’enfoncent dans sa solitude. L’inconnu la guide: n’es-tu pas toi-même un puits ? Si tu écoutais bien le bruissement de l’Esprit qui coule au fond de toi-même ? Mais attention: l’homme avait besoin de toi pour avoir de l’eau, mais maintenant c’est toi qui a absolument besoin de lui pour déceler cet Esprit. “Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te parle, tu aurais demandé et il te donnerait l’Eau Vive”.

Certes tu continueras à avoir besoin d’eau, l’Esprit ne te dispensera pas des travaux du jour. Mais il questionnera ton coeur: pourquoi ces échecs d’amour ? Pourquoi ce désir toujours déçu ? Comprends-tu la différence entre le besoin (de tendresse, de plaisir..) et le désir de vraiment aimer c.à.d. de se donner ? Jésus te connaît, il ne te juge pas, il cherche à t’aider à voir clair, à approfondir le puits de ton désir. Car il a soif de toi, soif passionnée de te libérer de ton idolâtrie, de te​ sauver par son amour. Et dans le même élan, il voudrait te faire découvrir le vrai Dieu. Non une présence lointaine enfermée dans un édifice sacré où il attend tes confessions et tes sacrifices. Mais une présence au fond de toi. Crois donc à ce Jésus inconnu, il fera monter en toi l’eau de l’Esprit qui désaltérera ta soif profonde et t’ouvrira à l’adoration véritable. Par Jésus et l’Esprit, tu pourras prier: “Père” et adorer en Esprit et Vérité. Tu n’as pas tout compris mais la première gorgée d’Esprit te chamboule et la preuve qu’il est vrai, c’est que tu sens immédiatement que tu dois faire part de cette Bonne Nouvelle aux autres. Ta corvée individuelle devient mission villageoise. “Venez voir cet homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait” (et qui ne m’a pas jetée au fond du puits). “Ne serait-il pas le Messie ?”. La mission est invitation: voulez-vous, vous aussi, croire en Jésus, recevoir l’eau de l’Esprit qui vous purifie et guérit la sécheresse de votre coeur ? Chef-d’oeuvre de Jean. Inépuisable. D’une profonde humanité. Modèle majeur de la mission de l’Eglise. Comme Thérèse d’Avila, que notre prière soit: “Seigneur donne- moi ton eau”.

Frère Raphaël Devillers, dominicain

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