méditation de ce 5 janvier

La multiplication des pains est un thème important dans l’Église primitive. On ne recense pas moins de six récits analogues dans les évangiles.[1] L’intérêt pour les assemblées eucharistiques est évident, avec des origines liturgiques.[2] Les références bibliques ne manquent pas, avec le banquet messianique qui annonce les grandes œuvres de Dieu et du Messie à la fin des temps, ou avec le miracle du prophète Elisée multipliant les pains[3], ou encore avec la nourriture procurée par Dieu à son peuple au désert.[4]

Les répétitions de multiplications des pains dans un même évangile s’expliquent par les destinataires des récits, qui sont différents. L’évangéliste Marc s’adresse ici à des communautés judéo-chrétiennes, ce qu’indiquent les références culturelles : L’ordonnance de la foule rappelle l’organisation d’Israël au désert (en rangées de 100 et 50) – Les chiffres font appel à une symbolique juive (5 pains, 12 paniers, 5000 hommes). Le deuxième récit chez Marc, écrit dans un contexte différent, s’adresse à des chrétiens d’origine païenne (7 pains, 7 corbeilles, 4000 hommes).

L’évangéliste situe l’événement après le retour des Douze de mission. Ils se retirent dans un endroit isolé au désert tant pour se reposer que pour tirer les enseignements de la mission qu’ils viennent de vivre. C’est alors qu’ils sont rejoints par les foules qui cherchent Jésus.

L’épisode se situe ainsi au désert, lieu d’errance, mais aussi lieu emblématique de la recherche et de la rencontre de Dieu. La pitié qui anime Jésus pour les foules sans berger est motivée par l’état d’abandon du peuple laissé  à lui-même par ses dirigeants. Jésus se conduit comme le berger messianique à l’image de Moïse ou de Dieu qui conduit son peuple au désert. L’enseignement qu’il prodigue est une manifestation de cette pitié.

L’injonction que donne Jésus aux Dix – Donnez-leur vous-mêmes à manger – est symptomatique de la dynamique qu’il imprime à sa mission. Il les oblige à l’action et les prépare à collaborer à son œuvre. Mieux, il conditionne la réussite de toute son entreprise à leur participation. Sans l’être humain, Dieu ne peut rien faire, mais avec lui, tous les miracles deviennent possibles.

La tâche qu’ont à accomplir les disciples est gigantesque, et les difficultés insurmontables. Les montants évoqués sont colossaux[5] et les moyens à disposition (cinq pains et deux poissons) sont dérisoires. Seul un miracle parviendra à subvenir aux besoins de tous. Un miracle qui s’accomplira précisément dans le partage de ces pauvretés.

Jésus ordonne la foule en groupes[6] et la dispose sur l’herbe verte (au désert). Il se conduit comme le berger qui mène son peuple près d’un endroit herbeux près des lieux de repos et lui dresse une table. Là encore, c’est Dieu lui-même qui conduit son peuple et le nourrit.[7]

La bénédiction qu’il prononce est une prière de louange et d’action de grâces tant dans le judaïsme que dans le christianisme. Jésus rappelle les bienfaits de Dieu pour son peuple en exprimant le sens du pain partagé. Il charge les disciples de la distribution de la nourriture qui rassasie la foule.

Des reliefs du repas sont récoltés douze paniers, tant est surabondant le don de Dieu. Ces restes sont ramassés. Par l’entremise des apôtres, le repas est ouvert à d’autres participants encore.

L’évangile interpelle aujourd’hui notre humanité. La société contemporaine n’est-elle pas fort semblable à ces foules errant dans le désert et que Jésus rassemble et nourrit ? Les normes se sont estompées, les gens n’ont plus de référence, sont en recherche de spiritualités nouvelles. Notre mission à nous chrétiens est de leur proposer l’espérance qu’apporte Jésus, le Berger qui fait reverdir nos déserts.

Le Christ demande toujours l’intervention de l’être humain pour accomplir sa mission. Il ne fait rien sans nous, sans notre accord, mais il a besoin de notre participation pour réaliser son Royaume. Donnez-leur vous-mêmes à manger, autrement dit, prenez vos responsabilités, passez à l’action. Utilisez les moyens qui sont à votre disposition, même s’ils sont dérisoires, même si les besoins sont énormes. Je n’agis que par vos bras.

Le miracle n’est pas tant dans la multiplication des pains que dans le partage des pauvretés. C’est parce que les disciples distribuent les maigres ressources que tous sont rassasiés. Ou encore, la surabondance ne survient que dans la solidarité des pauvres. Ce n’est pas en concentrant les richesses sur quelques-uns que l’on résorbera les crises que traverse notre monde : les riches deviendront plus riches et les pauvres plus pauvres. Seule la solidarité permettra de vaincre la misère, la disette, la famine. Le partage par les pauvres est le seul vrai miracle. C’est à cela que nous entraîne Jésus.


[1] Deux chez Matthieu (en 14,13-é& et en 15,32-34-, deux chez Marc (en 6,34-44 et en 8,1-10), un chez Luc (en 9,10-17) et un chez Jean (en 6,1-17).

[2] Voir le récit de la dernière Cène en Mc 14,22.

[3] Élisée assainit un potage empoisonné puis multiplie les pains en disant « Distribue-les aux gens, et qu’ils mangent. » Voir II R 4,42-44.  

[4] Le don de la manne (Ex 16).

[5] 200 deniers représentent 200 fois le salaire journalier d’un ouvrier agricole. La ration quotidienne de pain valait un douzième de denier.

[6] Il s’agit de l’ordonnance du peuple en marche au désert de l’Exode.

[7] Psaume 23 (22) : Le SEIGNEUR est mon berger, je ne manque de rien.

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