méditation de ce 24 janvier 2021

L’appel des premiers disciples occupe une place de choix dans chacun des quatre évangiles. Sous des modalités et dans des circonstances diverses, les évangélistes mettent en scène ceux que Jésus choisit pour l’accompagner durant tout son ministère sur les route de Galilée vers Jérusalem et être témoins de sa vie, de sa mort et de sa résurrection.

L’évangile de Marc situe l’appel de quatre pécheurs dans une situation marquée à la fois par l’insécurité et l’urgence. Un climat de menace, puisque Jean-Baptiste vient d’être arrêté[1] et que c’est probablement pour cette raison que Jésus «vient» en Galilée dans une région qui n’est pas la sienne[2] et qui pourrait être un refuge pour lui. Les événements se sont ainsi précipités et avec eux la nécessité d’annoncer la Bonne Nouvelle. Le temps fixé par Dieu pour l’accomplissement des promesses est «devenu proche». Par sa prédication, Jésus appelle à la conversion et l’accueil de l’Évangile par la foi. L’approche du Règne de Dieu deviendra, après Pâques, nouvelle du salut offert en Jésus Christ.

Jésus «chemine auprès de la mer de Galilée», sans précision de direction, un peu comme s’il prenait le temps de se reposer des contrariétés et de la précipitation de l’enchaînement des événements. Dans ce mouvement, il aborde successivement deux couples de disciples dans un processus dont la similitude apparente mérite d’être nuancée par les termes utilisés.

Jésus voit près du rivage deux frères, Simon et André occupés de pêcher. Plus exactement, ils s’attachent à «jeter le filet», un terme qui n’est guère usité que par le prophète Habaquq lorsqu’il veut signifier le jugement divin attendu en réponse aux oppressions subies.[3] Le filet, dans la tradition biblique[4], est l’outil du piège, qu’on utilise en le lançant sur ses ennemis. De cette manière, l’appel de Jésus consisterait alors pour les disciples de participer de ce châtiment divin, en rassemblant des hommes en vue du jugement et de l’entrée dans le Royaume de Dieu. Devenus «pécheurs d’hommes», ils jetteront le filet dans une autre «mer»[5] que celle de leur Galilée natale, pour en extirper le mal. Mais les deux frères opèrent eux-mêmes un changement de perspective en «laissant les filets». Autrement dit, ils se débarrassent de toute velléité de piéger les autres et abandonnent toute logique de vengeance, de violence ou de mal. Répondre à l’appel de Jésus relève désormais de l’économie d’une vie donnée.

«Venez derrière moi», appelle Jésus. L’expression est celle qu’utilise Jean-Baptiste pour annoncer la venue du Messie[6]. Celui qui était derrière le Baptiste est maintenant devant Simon et André, à l’image du rang que l’on prend dans un cortège. Les deux frères, qui se sont libérés des filets, des pièges qui les entravaient, répondent à l’appel de Jésus en hommes libres et le «suivent»[7], ils se mettent en chemin avec lui. Autrement dit, ils l’accompagnent, ils deviennent ses compagnons de route pour, pourquoi pas,  l’épauler dans sa mission.

Ensuite, Jésus, dans un même mouvement, voit deux autres frères, Jacques et Jean. Contrairement aux précédents, leur origine familiale est précisée, ils sont fils de Zébédée, dont la situation indique qu’il est patron-pécheur.[8] Le contexte de la rencontre est différent puisque Jésus les trouve «dans la barque réparant les filets». S’ils répondent avec empressement à l’appel, ce ne sont pas les filets – ils ne leur appartiennent pas – mais bien leur père avec ses salariés qu’ils «laissent» dans la barque. Autrement dit, il est ici moins question d’une prise de liberté que d’un abandon de leur vie antérieure familiale et professionnelle. C’est ainsi la nouveauté de vie avec Jésus que la vocation de Jacques et Jean met en évidence. Eux d’ailleurs ne suivent pas Jésus, mais «s’éloignent derrière lui»[9]. Ils quittent ce qui faisait leur existence pour prendre rang avec le Christ.

Deux appels distincts et deux réponses distinctes. Jésus ne sollicite pas de manière uniforme ceux qu’il appelle. Il prend en compte les particularités de chacun, les aptitudes d’autonomie ou les capacités de détachement. Il va au-devant de ceux qu’il invite, il s’intéresse à leurs vies. Une rencontre authentique ne fait pas pression, il n’y a pas d’intrusion, mais une démarche libre.

Jésus nous appelle tous aujourd’hui à venir derrière lui, à l’accompagner sur son chemin. Dans les temps troublés où nous vivons, partagés entre l’angoisse et l’espérance, il nous convie à l’urgence de l’Évangile du Royaume. Il nous invite à nous lier intimement à sa personne pour être à notre tour les acteurs d’une transformation du monde dans la convivialité, le respect et la concorde. Les vocations sont multiples et variées et font la richesse de celles et ceux qui constituent les multiples facettes de l’Église. Le Christ continue d’appeler ainsi chacun d’entre nous pour faire Église.


[1] Selon l’historien Flavius-Josèphe, Hérode-Antipas emprisonna le Baptiste à Machéroute, sur la rive orientale de la Mer Morte, où il fut exécuté à la fin des années 20.

[2] Jésus est originaire de Nazareth, village situé à une altitude de 400 mètres surplombant la large plaine de Jezraël, au nord d’Israël, en Galilée, mais qui n’est pas sur le rivage du lac (ou mer) de Galilée (ou de Tibériade).

[3] Alors jettera-t-il son filet pour assassiner des nations sans trêve ni pitié (Ha 1,17).

[4] Écoutez ceci, vous les prêtres, soyez attentifs, maison d’Israël, prêtez l’oreille. Le jugement est contre vous, car vous avez été un piège à Mispa, un filet tendu sur le Tabor (Os 5,1).

[5] La mer, en tant que masse informe contenant des monstres tels Léviathan, symbolise traditionnellement le mal.

[6] Celui qui est plus fort que moi vient derrière moi, et je ne suis pas digne, en me courbant, de délier la lanière de ses sandales (Mc 1,7).

[7] Le verbe grec contient l’idée du mot chemin. Il est utilisé pour indiquer la qualité de disciple.

[8] Zébédée possède une barque, ce qui signifie qu’il pratique la pêche au large (Simon et André péchaient probablement à l’épervier à proximité du rivage) et il emploie des salariés.

[9] Le verbe grec utilisé signifie dans le Nouveau Testament venir, arriver, ou aller, ou encore apparaître, venir (en parlant du Messie).

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