méditation pour le troisième dimanche de carême

Dieu se révèle aujourd’hui sous les traits d’un Dieu de patience, qui est tendresse et pitié, lent à la colère et plein d’amour. Le Christ nous alerte sur les conséquences de nos actes et nous exhorte à la conversion : Si vous ne vous convertissez pas, vous périrez tous de même. Le mal enserre notre humanité de toutes parts et, si nous en sommes d’abord les victimes, nous pouvons souvent en être les complices. Jésus nous appelle à sortir du cercle vicieux du mal pour entrer dans le cercle vertueux de la grâce du salut. Seule cette conversion pourra nous faire porter des fruits, telle est la leçon de la parabole du figuier stérile.

Jésus rappelle deux faits de l’actualité – l’affaire de Galiléens massacrés par Pilate et celle des victimes d’un effondrement de la tour de Siloé – qui a interpellé ses contemporains. Deux faits divers de mort violente. Avec la bonne conscience de ceux qui n’ont pas vécu de catastrophe, les interlocuteurs de Jésus sont tentés de voir dans ces événements un châtiment divin, comme une sorte de justice immanente frappant les pêcheurs. Et le fait d’avoir été épargnés eux-mêmes les rassure sur leur propre justice. Jésus rejette cette vue simpliste, il ne faut pas rechercher une quelconque responsabilité dans les personnes qui ont subi ces drames et il ne pas s’en croire à l’abri sous prétexte d’une prétendue bonne conduite. Au contraire, il faut y voir des signaux, des appels ou des rappels de l’urgence à se convertir.

Sur nos routes humaines alternent échecs et réussites de manière très inégale, au point de nous faire crier à l’injustice. Le mal interpelle notre représentation de Dieu. Il n’est pas ce souverain omnipotent qui interviendrait à tout instant dans l’existence des hommes. Pas plus qu’il n’est ce Dieu absent et impassible qui serait indifférent au sort de ce qu’il a créé. Il est celui qui s’émeut de notre détresse, qui entend le cri de son peuple au désert. Il nous accompagne sur nos routes dans le respect de notre liberté. Il est ce Dieu tout proche, plein de sollicitude, qui sans cesse nous invite à son intimité.

Il n’y a pas de réponse à la question du mal. Ou plutôt, on ne peut guérir le mal par le mal, on ne peut l’effacer que par le bien. Comme l’a fait Jésus lui-même, qui a intégré le mal absolu dans son parcours, mais en a fait un chemin de Pâque. Et il nous place maintenant sur cette même voie de miséricorde et de résurrection.

Jésus invite à prendre conscience que le temps est limité pour que sa Parole soit entendue. Le délai supplémentaire qu’il accorde au figuier pour donner du fruit est celui d’une ouverture pour notre conversion. La parabole n’est pas là pour établir un rapport entre la souffrance et le péché, mais pour dire l’urgence de l’écoute de la Parole. Un temps est offert à l’humanité pour reconnaître ses stérilités et accepter d’être remuée jusqu’à ses racines.

Nos malheurs peuvent nous faire signe en nous provoquant à découvrir que Dieu est loin d’être indifférent. Son Esprit est à l’œuvre ici et maintenant comme puissance de conversion et de résurrection. Le figuier desséché peut reverdir. Les épreuves absurdes qui nous atteignent peuvent même servir d’engrais aux figuiers que nous sommes, pour qu’ils donnent du fruit, par la Pâque du Seigneur.   

méditation pour le 15 mars

Pas de culte sans justice, proclame le prophète Isaïe.[1] Son message est intimement lié aux circonstances au milieu desquelles il est appelé à exercer son activité,[2] son attitude est dépendante de ce qu’il vit avec son peuple. Son apparition sur la scène de l’histoire[3] coïncide avec une période de prospérité du peuple juif, mais qui avait en contrepartie l’avènement d’une classe de propriétaires qui accaparaient toutes les terres, l’écrasement des pauvres. Le prophète ne peut que stigmatiser ce qu’il considère comme le contraire de la justice voulue par Dieu et annoncer sa colère.

Isaïe n’hésite pas à comparer la classe dirigeante du peuple d’Israël aux grands de Sodome ou encore au peuple de Gomorrhe. Une image très forte, quand on pense que ces deux villes ont été anéanties par Dieu dans une pluie de soufre et de feu.[4] Le péché qui leur valut cette sanction est généralement attribué à leur dépravation morale, en particulier par des pratiques homosexuelles. A examiner de plus près les textes, on s’aperçoit que c’est leur manque de justice qui causa la colère du Seigneur.[5] De plus, leur faute consiste aussi dans leur déni d’hospitalité et dans leur idolâtrie.[6] Isaïe signifie ainsi que les possédants pratiquent l’injustice avec les pauvres, qu’ils n’accueillent pas, réduisent à la misère et oppriment. Leur seule motivation, leur seul dieu, est leur appétit de puissance et de domination.

Mais si l’accusation est grave, Isaïe ne condamne pas irrémédiablement les pécheurs. Il les appelle à se convertir en se purifiant de leurs fautes. Il les exhorte à un revirement radical de leurs attitudes dans la recherche du bien et de la justice. En concentrant leurs efforts sur les trois catégories de personnes les plus précarisées de la société de l’époque, les opprimés, les orphelins et les veuves.

Le prophète met littéralement en procès[7] ceux qui oppriment le peuple dans une promesse de pardon qui se réalisera dans la mesure où ils y répondront. Ici aussi, les mots disent la profondeur du changement qui peut s’opérer pour ceux qui acceptent cette purification. L’opposition du rouge et du blanc est particulièrement explicite. Le pardon de Dieu les lavera complètement du sang qu’ils auront répandu et ils retrouveront leur pureté originelle.

L’oracle d’Isaïe pose clairement l’alternative aux pécheurs. Ceux qui se convertiront goûteront à la promesse faite à leurs pères.[8] Ceux qui s’obstineront dans leurs appétits de possession périront dans la violence.[9] L’enjeu pour le peuple est ainsi de choisir entre la paix et la guerre.

La même alternative se place devant nous aujourd’hui. Vois : je mets aujourd’hui devant toi la vie et le bonheur, la mort et le malheur.[10]Nous sommes mis devant nos responsabilités. Si nous choisissons la puissance et l’injustice, notre civilisation sera engloutie par le feu du ciel. Si nous prenons parti pour la solidarité et l’équité, nous jouirons des fruits de paix.


[1] Le livre d’Isaïe couvre une longue période qui voit évoluer une « école » de trois prophètes. Il s’agit ici du premier prophète de ce nom (chapitres 1-39).

[2] On suppose qu’Isaïe était apparenté à la famille royale, mais son autorité relève avant tout de sa mission prophétique.

[3] Isaïe a commencé à prophétiser en 740 pendant le long règne sur Judas du roi Osias, et son activité s’est étendue sur une quarantaine d’années.

[4] Le Seigneur fit pleuvoir sur Sodome et Gomorrhe du soufre et du feu. Cela venait du ciel et du Seigneur (Gn 19,24).

[5] Comme cela ressort de l’intercession d’Abraham pour les habitants des deux villes : Vas-tu vraiment supprimer le juste avec le coupable ? (Gn 18,16-33).

[6] Dans l’épisode qui confronte Loth aux gens de Sodome (Gn 19,1-29), les habitants veulent déloger de chez lui les deux anges qu’il a accueillis dans sa maison, en violation complète des règles élémentaires de l’hospitalité orientale. Ensuite, ils veulent les « connaître », terme à connotation sexuelle. Mais quand on songe qu’il s’agit d’anges, de créatures divines, on est en droit de se dire que c’est Dieu lui-même qu’ils veulent connaître, s’approprier, posséder, et commettre ainsi le crime d’idolâtrie. 

[7] La formule « Venons et discutons » est caractéristique d’une diatribe juridique.

[8] Je vous ai fait entrer au pays des vergers pour que vous en goûtiez les fruits et la beauté (Jr 2,7).

[9] Je ferai venir sur vous l’épée chargée de venger l’Alliance, et vous vous rassemblerez dans vos villes. J’enverrai la peste au milieu de vous, et vous serez livrés aux mains de l’ennemi (Lv 26,25).

[10] Dernier discours de Moïse (Dt 30,15).

méditation pour le deuxième dimanche de Carême

La Transfiguration[1] de Jésus annonce sa Résurrection. Aujourd’hui, le Christ manifeste sa gloire. Il nous invite à vivre avec lui l’expérience fondatrice d’un chemin de libération. Il nous associe à son mystère de mort et de vie pour, qu’à notre tour, nous puissions refléter sa gloire auprès de nos sœurs et frères.

La gloire est bien plus que les honneurs, elle représente la densité de présence d’une personne, le poids qu’on lui accorde. La gloire de Jésus signifie l’influence qui est manifestée dans l’existence du croyant.

Une théophanie qui se perçoit par la vue dans le changement de visage et l’éclat du vêtement, mais aussi par l’ouïe dans la voix venue de la nuée. Toutes manifestations sensorielles qui troublent ceux qui en sont l’objet. Jésus est le Fils, l’élu de Dieu, il est la Parole, le prophète que tout le peuple doit écouter.

Si les sens sont mis à contribution pour percevoir sa gloire, il faut surtout souligner que c’est parce que Jésus prie qu’il est revêtu de gloire. Ce rôle de la prière traverse tout l’évangile de Luc.[2] La prière est le lieu privilégié de rencontre avec le Père. Et la manifestation de Dieu est une réponse à cette prière.

Un rapport entre gloire et prière qui est également vrai pour tout croyant. C’est parce que l’on prie que l’on peut vivre de la gloire de Dieu, communier à son amour et goûter la densité de sa présence.

Pierre, Jean et Jacques accompagnent Jésus sur la montagne, lieu de la rencontre de Dieu. Ces trois piliers de l’Eglise sont particulièrement associés à l’action et au mystère de Jésus.[3] S’ils sont les témoins privilégiés de sa manifestation de gloire, leur attitude reflète leur crainte et leur incompréhension. Ainsi Pierre évalue mal la situation et rêve de la prolonger. Il ne comprend pas l’instantanéité du moment qui le saisit au sortir d’un sommeil mystérieux.[4]

La peur qui saisit les trois disciples est celle de tous ceux qui se confrontent à Dieu, à l’intensité de sa présence. La frayeur, l’émoi ou l’épouvante accompagnent toujours les manifestations du mystère divin.[5] Effroi de l’homme devant ce qui dépasse son entendement, dont il perçoit la transcendance. Mystère de gloire et de résurrection.

Par le témoignage de Moïse et d’Elie, c’est tout l’Ancien Testament, avec la Loi et les Prophètes, qui est convoqué à s’associer à la gloire de Jésus. Avec le Christ s’accomplissent les promesses de Dieu au peuple d’Israël. Ils s’entretiennent avec lui de son départ, ou plus exactement, selon le terme utilisé, de son Exode vers Jérusalem.[6] Jésus vient libérer l’humanité de la servitude du péché et de la mort.

La montée à Jérusalem signifie bien plus qu’un simple chemin. Jésus inaugure une expérience décisive et fondatrice, pareille à celle d’Israël au désert. Avec une libération, mais d’abord une épreuve, la croix. Une voie de vérité et de liberté qui s’ouvre pour nous, peuple de l’Alliance renouvelée dans son sang.

De l’ensemble de la scène émane une impression de secret. Ainsi, la révélation est réservée à un nombre restreint de croyants, mais surtout leur mutisme après l’événement questionne. Le secret gardé souligne le mystère de l’expérience mystique ineffable qu’ils ont vécue, l’intimité de Dieu qu’ils ont pénétrée, qui ne peut être évoquée et interprétée qu’avec pudeur et humilité.

La Transfiguration révèle l’intimité et la tendresse de Dieu, présence qui pénètre les cœurs. Alliance de foi qui ne ment pas sur la mort, inévitable passage vers la vie. Ils sont beaux, les visages transfigurés par la foi, habités de la présence de Dieu et s’appuyant sur la confiance de son amour. Laissons-nous transparaître notre espérance par des visages de résurrection ?


[1] L’épisode de la transfiguration est relaté dans les trois évangiles synoptiques. Luc cependant, à l’inverse de Matthieu et Marc, n’en évoque pas le terme. Le mot grec, metamorphosis, a en effet une résonance trop païenne aux oreilles de ses lecteurs.

[2] L’évangéliste ne manque jamais de noter comment, à de multiples occasions de sa vie et de son ministère, Jésus se retire pour prier son Père.

[3] Pierre, Jacques ou Jean sont souvent associés à des moments clés du ministère de Jésus. Ainsi, ils sont les premiers appelés, ils l’accompagnent lors de la guérison de la fille de Jaïre, ils sont nommés au moment du départ décisif vers Jérusalem, Ils sont désignés pour préparer la dernière Pâque.

[4] Ce genre de sommeil saisit souvent les voyants qui sont confrontés à la présence de la transcendance de Dieu, pour ne pas le voir face à face.

[5] L’évangile de Luc en donne plusieurs exemples, lorsque Jésus apaise la tempête sur le lac, lors de la pêche miraculeuse, la réaction de Marie-Madeleine et des femmes devant le tombeau vide, ou celle de Onze devant l’apparition du Ressuscité au soir de Pâques.  

[6] La montée de Jésus à Jérusalem est ainsi comparée à l’Exode du peuple juif, à sa marche au désert, qui le mène à sa libération.