méditation de ce 15 juin

Les encouragements que Paul donne aux Corinthiens pour la réalisation du projet de collecte pour les Eglises de Judée vont bien au-delà d’une simple question de solidarité de communautés riches envers d’autres moins nanties. Ils interpellent les qualités de générosité et de don de soi qui ouvrent, à l’image du Christ qui a fait don de sa vie, l’accès à des vérités plus hautes, des richesses de nature spirituelle.

Paul vient de se réjouir devant le repentir des Corinthiens qui ont fait preuve de bonnes dispositions envers lui et de l’obéissance qu’ils lui ont manifestée.[1] Il les entretient alors de la générosité des Eglises de Macédoine, qu’il attribue à une grâce de Dieu. Cette libéralité ne s’est jamais démentie[2] malgré les difficultés qu’elles pouvaient rencontrer. Ainsi, alors qu’il a refusé pour lui tout secours de Corinthe, el en a accepté de Macédoine. De même, les Macédoniens ont accepté de grand cœur à participer à la collecte en faveur de l’Eglise de Jérusalem.

La collecte au profit des saints représente pour Paul la plus grande entreprise de toute sa carrière. Il va se rendre à Jérusalem[3] pour y apporter le produit de ce qu’il a récolté auprès de l’ensemble des Eglises qu’il a créées. Il va ainsi signifier la solidarité des communautés pagano-chrétiennes pour les pauvres de l’Eglise-mère de Jérusalem et répondre ainsi à ce que les apôtres avaient demandé[4] de se souvenir des pauvres. Cette collecte marque aussi la réalisation de la prophétie[5] sur l’unité des juifs et des païens et ainsi des promesses messianiques de la fin des temps.

C’est précisément dans la communauté de Corinthe qu’avait germé l’idée de cette œuvre.[6] De manière humoristique, Paul insiste pour que Tite aide les Corinthiens à réaliser chez eux ce projet qu’ils avaient imaginé pour les autres. D’où les conseils qu’il leur donne de mettre en action tous les dons qu’ils ont reçu en abondance pour attester de l’authenticité de leur charité.

L’apôtre élève alors le niveau de son propos par une belle formule christologique[7] engageant ses lecteurs à se mettre à l’image du Christ qui, pour le salut de tous, n’a pas hésité à se dépouiller en épousant la condition d’homme pour enrichir notre humanité. La solidarité des riches pour les pauvres prend ainsi la dimension spéciale d’un abaissement qui révèle l’être et l’amour de Dieu. Et la collecte prend alors la signification d’une œuvre d’amour qui reflète l’amour infini de Dieu pour tous les êtres humains sans aucune distinction d’origine.

La solidarité envers autrui est donc beaucoup plus que l’expression d’une justice envers les plus pauvres. C’est déjà beaucoup de s’acquitter d’une dette d’équité envers les plus démunis. Mais Paul va plus loin en révélant le vrai sens de la générosité, qui est d’abord l’expression de l’amour de Dieu envers tous. La seule manière de donner, c’est se donner soi-même. En s’appauvrissant ainsi, on s’enrichit dans la relation d’amour à l’autre.


[1] Joie de Paul pour le repentir des Corinthiens (II Co 7,2-16).

[2] Paul mentionne à diverses reprises la largesse des communautés macédoniennes. Ainsi par exemple dans II Co 9,1-5 ; 11,7-9 ; Ph 4,10-18.

[3] Au péril de sa vie, puisqu’il y sera emprisonné et sera amené à Rome pour son jugement et son martyr.

[4] A l’issue de la rencontre de Jérusalem délibérant sur l’admission des païens, l’assemblée avait conclu que « Simplement nous aurions à nous souvenir des pauvres, ce que j’ai eu bien soin de faire » (Ga 2,10).

[5] Isaïe (chapitres 60-62) prophétise qu’à la fin des temps, Jérusalem illuminera le monde et que se réalisera l’unité entre toutes les nations : Les nations vont marcher vers ta lumière et les rois vers la clarté de ton lever (Is 60,3).

[6] Vous avez été les premiers, non seulement à réaliser, mais aussi à décider cette œuvre dès l’an dernier (II Co !,10b).

[7] Semblable à l’hymne christologique dans la lettre aux Philippiens. Lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé, prenant la condition du serviteur, devenant semblable aux hommes, et, reconnu à son aspect comme un homme, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix (Ph 2,6-8).

méditation du 11eme dimanche ordinaire B

Le Royaume est aujourd’hui annoncé par deux petites paraboles qui mettent en scène le monde rural. L’enseignement parabolique de Jésus est secret, il contient un mystère qui ne peut être révélé que par Dieu, celui de son plan et de l’avènement définitif de son Règne. Ses desseins restent cachés aux yeux des foules, mais Jésus les développe aux seuls disciples. Ce qui signifie qu’il les entretient de la manière dont Dieu agit en secret, comment il s’y prend pour établir son Royaume. Une révélation sur Dieu qui est pour le croyant une leçon d’espérance. Jésus appelle à entrer dans cette dynamique de croissance.

La présentation du monde rural peut paraître surannée. Mais surtout, à y regarder de plus près, l’image de la ruralité ne reflète pas la réalité d’un travail dur et de tous les instants. Le paysan n’intervient que très peu, comme si les choses se faisaient d’elles-mêmes. Au-delà du tableau idyllique, se dégage alors une impression troublante de mystère.

Ainsi Jésus semble-t-il insister sur l’inactivité du paysan, qui ne s’occupe plus du blé quand il a terminé les semailles. Le grain pousse tout seul, la croissance et la germination s’accomplissent sans la moindre intervention, sans qu’il n’y ait besoin de se tracasser. Le paysan n’intervient plus qu’à la moisson.

De même, le petit grain de moutarde[1] semble s’épanouir tout seul en un arbre dont le feuillage abrite les oiseaux. Hyperbole biblique de l’attente du peuple d’Israël[2] de la réalisation du Règne de Dieu et de la protection apportée aux nations. Ou encore, image de l’expansion de l’Evangile à tous les peuples.

L’absence d’intervention humaine renvoie au thème de l’absence de Dieu dans l’Histoire. Une question très actuelle, puisque bon nombre de nos contemporains ne décèlent plus la présence de Dieu dans les évènements de leur existence. Dieu aurait-il abandonné l’humanité ? Serait-il aveugle, sourd et muet ? Où est son Règne ? Pourtant, ce n’est pas parce que le Royaume de Dieu semble absent, ou si petit, qu’il ne se passe rien. Comme ce n’est pas parce que nous ne le percevons pas que la semence de blé ou la graine de moutarde ne se transforment pas. Ce qui ne se voit pas n’est pas forcément inexistant. Ce sont plutôt nos yeux qui sont aveugles au mystère. L’essentiel est invisible pour les yeux.[3] Ainsi en est-il du Royaume de Dieu.

Le Dieu véritable est un Dieu caché, qui agit dans le secret. Pourquoi donne-t-il ainsi l’impression de se désintéresser de tout ce qui se passe dans le champ du monde ? Une objection semblable était souvent soulevée auprès de Jésus au sujet de la venue du Messie. Son intervention était attendue comme rapide et triomphale. Jésus répondait en paraboles énigmatiques : Dieu agit comme le paysan, il fait mûrir la semence. Tout ce qui est divin dans le monde est semblable aux semences, forces imperceptibles et cachées, et pourtant remplies d’une vitalité prodigieuse, d’une puissance infinie. Dieu ne se découvre qu’à la fin. Alors tout se précipitera brusquement, après une longue période d’inaction et d’attente du mûrissement, viendra le temps de la moisson. Le Règne de Dieu, insignifiant aujourd’hui, éclatera un jour quand il sera devenu un grand arbre où nichent les oiseaux du ciel. Celui qui osait cette prédiction n’était alors qu’un obscur galiléen entouré de douze pauvres sans influence.

Une petite graine, un minuscule germe de rien du tout. Une simple parole, un sourire, une poignée de main, un service, humbles graines d’amour. Ne nous attendons pas à avoir de grandes choses à vivre. Mais plutôt à faire ce qui est petit, comme grand aux yeux de Dieu. Pour faire croître son Royaume.


[1] La moutarde ou sénevé est une plante potagère qui peut atteindre une grande taille, que la dimension de la graine ne laisse guère supposer.

[2] Image de l’attente messianique de la fin des temps, notamment chez Daniel (4,6-9) et Ezéchiel (17,23.31,6).

[3] Dit le renard au Petit Prince de saint Exupéry.

méditation du 1er juin

Voici la méditation qu’Alexis nous partage

Le thème du juste frappé par l’épreuve interpelle la Sagesse juive tout comme il questionne la foi de nos contemporains sur le prétendu silence de Dieu face au mystère du mal. Il interroge une justice de Dieu que l’on voudrait directe et rétributive, de plus il aveugle une humanité incapable de distinguer les signes de salut et de guérison qui lui sont pourtant proposés.

Le livre de Tobit va jusqu’au bout de ces problèmes en les mettant en scène dans une espèce de roman populaire n’hésitant pas à emprunter à la sagesse du monde environnant. Joyau de la littérature juive, il témoigne de la vitalité du judaïsme dans les siècles qui suivent l’Exil.[1] Il rapporte les épreuves subies sans faute de leur part par deux familles parentes, celles de Tobit et de Sara[2], déportées respectivement à Ninive et à Echatane.[3]

Dieu entend leurs supplications et décide de les guérir par l’intermédiaire de l’ange Raphaël.[4] Dans cette entrefaite, Tobit envoie son fils Tobias recouvrer une somme d’argent en Médie. L’ange Raphaël, ayant pris figure humaine, est engagé comme guide de l’expédition. Il accompagne Tobias dans son voyage aventureux qui le conduit à épouser et à sauver Sara sa parente. Au retour, grâce aux conseils de l’ange, il guérit son vieux père aveugle. Les deux familles ont retrouvé le bonheur. Raphaël révèle son secret et disparaît. Le récit s’achève dans l’action de grâce et les perspectives de salut à venir.

Tobit a mené une vie pieuse et pratiqué «les justices» – les  bonnes œuvres – autrement dit respecté les prescriptions de la Loi.[5] En particulier, il enterre ses coreligionnaires laissés sans sépulture[6], au mépris de sa propre sécurité. Pour cette raison, il a été dépossédé de ses biens et obligé de se cacher. Sa situation de détresse, même si elle consterne ses familiers, est cependant relative, puisqu’il reçoit de l’aide de sa famille – de son neveu Ahikar[7] en l’occurrence.

Ainsi une nuit, après avoir rempli son devoir religieux en enterrant un mort laissé sans sépulture et pris des bains de purification[8], Tobit est aveuglé[9] par de la fiente de moineaux. Le sort est parfois ironique envers ceux qui pratiquent le bien et on pourrait s’attendre, venant d’en-haut, à autre chose que de la pourriture. Mais on peut aussi s’interroger sur ce à quoi Tobit est aveugle : discerne-t-il les signes de la présence de Dieu sur sa route, ou, comme l’apôtre Paul[10], est-il aveuglé par l’éclat de ce qu’il voit ? Ou encore penser que le Seigneur permette cette épreuve pour éprouver la justice de Tobit.[11]

La scène avec sa femme Anna peut éclairer la situation. Elle revient de son travail de tisserande après avoir livré une pièce à ceux qui lui avaient passé commande. A l’approche de la Pâque[12],elle avait reçu en cadeau un chevreau. Son mari imagine un vol et refuse d’admettre qu’un don puisse lui avoir été fait. L’aveuglement de Tobit est peut-être alors l’orgueil de celui qui veut tout accomplir par lui-même et refuse de se recevoir d’autrui. En particulier, est-il imperméable à l’économie du don de Dieu, et pense-t-il se rendre juste par des propres moyens ? C’est tout l’enjeu de la Sagesse de Dieu et il faudra à Tobit un long détour pour être guéri de sa cécité.

La réplique d’Anna accentue encore cette impression de cul de sac dans lequel se trouve son mari. Elle considère clairement celui-ci comme un réprouvé et, dans la prolongation de sa logique, elle l’intime à ne plus persévérer dans sa piété. On n’est pas loin du livre de Job où sa femme[13], n’imaginant pas une guérison possible, lui suggère d’en finir avec la vie.

La Sagesse aboutirait-elle à une impasse ? Certainement, lorsque l’humanité cherche désespérément à se guérir seule de ce qui l’accable en voulant assurer sans aide aucune son salut. Mais la vrai Sagesse consiste à reconnaître ses pauvretés et ses manques pour s’abandonner avec confiance à la miséricorde divine. Notre espérance à nous chrétiens réside précisément dans ce Dieu qui guérit et nous envoie son Fils, qui a pris chair d’une chair de femme, pour nous sauver.


[1] Il a probablement été écrit vers 200 avant l’ère chrétienne. Les récits rapportés sont de pures fictions placées à l’époque de la domination assyrienne.

[2] Sara est une fille unique possédée par un démon qui à sept reprises a fait échouer ses tentatives de mariages en tuant les prétendants la nuit même de leurs noces.

[3] Dans ce qui est aujourd’hui l’Irak et l’Iran.

[4] Raphaël signifie «Dieu guérit». 

[5] Selon le livre du Deutéronome : écarter les mariages mixtes, s’abstenir de mets païens, faire l’aumône et enterrer les morts.

[6] Rester sans sépulture constituait la pire des malédictions (Dt 21,22-23) et c’était un devoir sacré d’enterrer les morts (2 S 2,5).

[7] Le personnage d’Ahikar, qui apparaît à plusieurs reprises dans le livre de Tobit, est emprunté à un ancien roman oriental, la Sagesse d’Ahikar. Ministre semi-légendaire des rois d’Assyrie, il était le type du politique avisé et du sage dispensateur de maximes. En faisant de ce héros populaire le neveu de Tobit, l’auteur s’approprie l’un des courants sapientiels profanes les plus réputés.

[8] Purification rituelle après le contact d’un cadavre (Nb 19,11-13).

[9] Les leucomes sont des taches blanches sur la cornée transparente de l’œil qui peuvent entraîner la cécité.

[10] Vocation de Saul sur le chemin de Damas (Ac 9,8).

[11] La Vulgate rapproche ici Tobit de Job en ajoutant : Le Seigneur permit que cette épreuve lui advint afin que sa patience soit donnée en exemple à la postérité comme celle de saint Job.

[12] Le mois de Dystros est le nom macédonien du mois de Nissan, celui de la Pâque juive.

[13] Vas-tu persévérer dans ton intégrité ? Maudis Dieu et meurs ! (Jb 1,9).