En ce jour où nous célébrons saint Charles Luanga et ses compagnons, martyrs de l’Ouganda, nous pouvons admirer le courage de ces témoins qui, au péril de leur vie, ont mis leur foi en avant. Leur espérance de nouveaux chrétiens est si forte qu’ils vivent la parole que nous venons d’écouter. Ils mettent leur confiance en un Dieu de Vie, qui peut nous combler de bonheur, au-delà de nos attentes humaines. Jésus nous parle dans l’évangile de la vie après la mort. Au-delà de nos liens humains qui peuvent nous unir ici-bas, il y a ce lien divin qui nous unit à Dieu. Si nous serons avec Dieu, qu’espérer de plus ? les vivants de la vie éternelle sont comme des anges, ils contemplent la face de Dieu ; et sont ainsi comblés. Les martyrs de notre foi ont compris cette réalité, eux qui ont préféré continuer à vivre leur foi, tout en sachant les souffrances qu’ils allaient endurer.
Le témoignage des martyrs porte du fruit. La volonté du roi Mwanga de faire disparaitre toute religiosité, en rendant le martyr des chrétiens public, ne peut avoir de poids face à l’amour de Dieu. C’est ainsi que les martyrs d’Ouganda ont fait grandir la foi dans leur pays. Ils n’ont pas vécu pour eux, mais pour le Seigneur, Dieu des vivants.
Et nous même, nous ne sommes pas appelés à donner un témoignage aussi fort, mais nous pouvons affirmer un Dieu Amour, mettre l’essentiel de notre vie en lien avec Dieu. Et nous rejoignons dans notre prière aujourd’hui tous ces chrétiens qui aujourd’hui encore ne peuvent vivre leur foi en toute liberté. Soyons nous aussi des témoins d’un Dieu Amour, même au cœur des difficultés, même si notre témoignage n’est pas bien accueilli par le monde.
En ce temps-là, on envoya à Jésus des pharisiens et des partisans d’Hérode pour lui tendre un piège en le faisant parler, et ceux-ci vinrent lui dire : « Maître, nous le savons : tu es toujours vrai ; tu ne te laisses influencer par personne, car ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens, mais tu enseignes le chemin de Dieu selon la vérité. Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur ? Devons-nous payer, oui ou non ? » Mais lui, sachant leur hypocrisie, leur dit : « Pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? Faites-moi voir une pièce d’argent. » Ils en apportèrent une, et Jésus leur dit : « Cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? – De César », répondent-ils. Jésus leur dit : « Ce qui est à César, rendez-le à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Et ils étaient remplis d’étonnement à son sujet.
La controverse de l’impôt dû à César oppose Jésus et les autorités juives dans un contexte sombre et tendu. Jésus a déjà par trois fois annoncé à ses disciples la proximité de sa mort et de sa résurrection. Il a fait une entrée triomphale à Jérusalem sous les acclamations de ses fidèles et il enseigne au Temple. L’opposition se fait de plus en plus forte avec ses détracteurs qui cherchaient à l’arrêter, mais ils eurent peur de la foule (Mc 12,12), qui lui était favorable.
Toute une série de controverses vont alors opposer Jésus à ses adversaires, dont celui-ci sort vainqueur par son habilité à déminer les pièges qui lui sont tendus en déplaçant les questions qui lui sont posées. Pour finalement en conclure que nul n’osait plus l’interroger (Mc 12,34). Aujourd’hui, ces ont des Pharisiens et des Hérodiens (partisans de Hérode Antipas, tétrarque de Galilée) qui viennent l’interroger sur l’impôt, demain ce seront des Sadducéens sur la résurrection, enfin un scribe sur le premier commandement.
Ses détracteurs qualifient Jésus de Maître, ce qui peut à première vue sembler être une reconnaissance. Mais il ne faut pas se laisser tromper, car ils ajoutent qu’il enseigne selon la Voie de Dieu. Ce chemin, s’il désigne la manière de vivre et d’agir, la conduite par excellence, indique surtout la voie empruntée par les chrétiens, et dont les premières communautés se qualifiaient elles-mêmes.
Ils posent à Jésus la question de la légitimité de l’impôt dû à César. En plus de charges indirectes (taxes, péages, douanes), les provinces romaines devaient s’acquitter du tribut, qui était le même pour tous (à l’exception des enfants et des vieillards qui étaient exempts). Il était considéré comme le signe infâmant de la sujétion du peuple à l’envahisseur. Les zélotes, patriotes juifs en révolte souvent armée contre le pouvoir romain, interdisaient à leurs partisans de le payer.
Devons-nous payer, oui ou non ? La question posée à Jésus est un piège. Répondre oui équivaut à être taxé par les patriotes de collaborateur avec l’envahisseur romain, de traître. Répondre non range ipso facto parmi les adversaires politiques de l’empire, et donc dans la catégorie des séditieux.
Jésus contourne le piège qui lui est tendu en déplaçant la question sur un autre terrain et en mettant en évidence les contradictions de ceux qui l’interpellent. En les incitant à exhiber une pièce d’undenier, il leur signifie qu’ils utilisent cette monnaie symbole du pouvoir romain, preuve qu’ils acceptent de bénéficier d’un certain ordre politique. Pour éviter de payer l’impôt, il faudrait récuser toutes les formes de la présence romaine, ce qu’ils ne font pas. Mais surtout ils confondent les places. Le devoir envers Dieu est d’un autre ordre que le devoir envers César. L’impôt qui lui est dû n’a pas le caractère absolu et définitif de l’obéissance à Dieu.
La question du rapport à Dieu et au pouvoir se pose encore souvent à nous aujourd’hui dans des termes semblables. Dieu est le souverain bien, autrement dit le bien absolu, il n’y a pas de mal en lui Les devoirs envers lui relèvent de l’obéissance à son commandement d’amour, du culte d’adoration. Les biens qu’il procure sont gratuité, purs dons de vie, et singulièrement de vie éternelle.
L’État, par contre, est une réalité mêlée, un mélange de bien et de mal. Il relève de ce monde qui passe. Les devoirs envers le pouvoir civil se justifient moralement dans la mesure où il concourt au bien et au bonheur des peuples, où il apporte la paix, la justice, la solidarité, la sécurité, la protection des plus faibles. Le respect de l’État est toujours relatif, conditionné par le bien commun qu’il engendre. L’État ne peut jamais représenter la référence ultime. Sa vénération relève de l’idolâtrie.
La légitimité ne repose pas sur la représentativité, mais sur l’ordonnancement au bien commun. Ce n’est pas l’élection démocratique qui légitime un parlement ou un gouvernement, mais bien la manière dont ils contribuent au bien de tous. D’un point de vue éthique, une loi n’est légitime que si elle est ordonnée au bien commun. Si elle contribue au mal, elle perd toute légitimité et n’oblige pas moralement.
La leçon de Jésus sur l’impôt dû à César reste d’une criante actualité. La légitimité de l’impôt réside dans la manière dont il contribue à une répartition équitable des richesses, dont il n’entraîne pas l’appauvrissement d’une partie de la population au profit d’une autre et dont il concourt à la protection des plus faibles. N’y-a-t-il pas encore dans le monde des situations où la désobéissance civique pourrait trouver une justification éthique ?