méditation pour le vendredi saint

suite à une hospitalisation, je n’ai pas eu facile de continuer à mettre en ligne régulièrement les méditations d’ Alexis. il nous en propose pour le triduum pascal. Merci à Alexis de nourrir notre prière avec ses belles méditations. Beau Vendredi Saint à tous et toutes.

La Passion du Christ demeure toujours de l’ordre du mystère. Mystère au sens courant du terme, car la seule raison humaine ne peut saisir comment le salut peut être apporté par tout ce déchaînement de violence et de souffrance qui conduit à la mort ignominieuse d’un homme. Mais surtout mystère de la foi, qui ne peut être approché que par la révélation de l’amour infini de Dieu.

Car Jésus meurt par amour, parce que Dieu se meurt d’amour pour l’homme. Tout chrétien se trouve, un jour ou l’autre, confronté à ce paradoxe inouï d’un Dieu qui meurt sur la Croix. Seule la contemplation du Christ peut nous donner de traverser ce mystère, c’est dans sa vie et dans sa mort qu’il nous faut trouver le dévoilement de la vérité : Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique.

L’événement de la croix est un acte libre, l’offrande ultime que Jésus fait de lui-même. Le Christ meurt librement, il domine d’un bout à l’autre le drame de sa Passion. À lire les scènes des procès qui lui sont faits, chez le grand-prêtre Hanne et chez Pilate au Prétoire, la façon dont tout se déroule, on a l’impression que tout cela déborde largement la conscience et la liberté des acteurs de la tragédie. Au milieu de toute l’agitation qui règne, des hurlements de haine de la foule, seul Jésus garde la maîtrise de l’action, comme s’il était seul à savoir ce qui se passe.

Et c’est au moment même où tous les protagonistes s’imaginent l’avoir détruit par ce déferlement de malveillance, de brutalité et de mort, que celui-ci devient maître de cette mort et inverse l’ordre des choses. Et les persécuteurs deviennent les agents de leur propre défaite.

Jésus mène l’action par la présence insoutenable de son mutisme. Les quelques paroles qu’il prononce, ses interminables silences, sont largement évocateurs. On attendrait de lui une justification apaisante pour ses partisans, une parole confondante pour ses ennemis, mais il se tait. Cette attitude converge vers un seul but : que lui disparaisse et que le Père soit reconnu et glorifié. Impossible d’imaginer abaissement plus profond et plus pleinement accepté, fidélité plus intégrale.

Pourtant rien de morbide dans cet abandon, c’est une confiance, une offrande vertigineuse au Père. N’atteignons-nous pas ici les moments les plus difficiles de l’amour ? Mais un amour que l’on hésite à nommer, tant il est absolu dans sa densité et implacable dans ses conséquences. Un amour au-delà de l’affectivité, un amour qui est feu consumant et brûlant jusqu’aux dernières racines de l’attachement à soi-même, fondement de l’existence.

Ce soir, le Christ meurt et nous restons devant sa Croix. La croix, instrument de l’ignominie des hommes en même temps que signe de sa victoire sur la mort. Ce soir Dieu rejoint notre humanité jusque dans la mort pour que nous ayons la vie. Contemplons cette vie qui se donne. Et en elle trouvons la force et la paix de continuer à aimer.  

méditation pour le 5eme mardi de carême

merci à Alexis de cette méditation sur le parole du jour

Le carême est chemin de longue haleine qui élève le croyant vers la Pâque de Jésus, qui culmine vers la Passion et le Résurrection. Une démarche de foi qui monte aujourd’hui en puissance avec le récit, dans l’évangile de Jean, de l’annonce du départ de Jésus et du jugement définitif qu’il porte sur les autorités juives. Tout disciple est appelé à reconnaître Jésus et de croire en lui. Le reconnaître d’abord dans son enseignement, dans la Parole qu’il distille au quotidien pour le rendre présent et nourrir la foi. Discerner ensuite les signes dont il parsème l’existence de ceux qu’il aime. Entrer enfin avec lui dans sa relation au Père pour témoigner avec lui, par le service du frère, se son amour.

La situation est tendue entre Jésus et les autorités juives qui cherchent à le faire périr. Il a effectué le voyage de Galilée à Jérusalem presque en catimini à l’occasion de la fête des Tentes[1]. Malgré le danger,  Jésus enseigne dans le Temple et s’oppose aux pharisiens. L’évangéliste Jean nous le présente maître des évènements[2] : Personne ne mit la main sur lui parce que son heure n’était pas encore venue.[3]

Les pharisiens se méprisent totalement sur les intentions de Jésus quand il leur dit «Là où je vais, vous ne pouvez aller.» Ils le soupçonnent de vouloir se suicider, ce qui est un des péchés les plus graves du judaïsme. C’est toute l’ironie[4] de la situation car, dans leur interprétation erronée des paroles de Jésus, ils en arrivent à prophétiser à leur insu la résurrection de celui dont ils souhaitent ardemment la mort.

L’incrédulité ou l’incompréhension des pharisiens scelle leur perte. Le salut consiste en effet à croire en Jésus et à passer avec lui auprès du Père. En leur martelant[5] «Vous mourrez dans votre péché», il leur signifie que seul l’accueil du Christ dans la foi peut arracher au péché et la mort. Autrement dit, sont morts ceux qui vivent coupés de Dieu et de sa Parole.

Jésus lève le voile sur son identité divine en réplique à ses détracteurs. Vous êtes d’en bas, moi je suis d’en haut ; vous êtes de ce monde, moi je ne suis pas de ce monde, leur dit-il. Il oppose la sphère du créé, avec ses capacités et ses limites, dans laquelle il range les pharisiens, au ciel, c’est-à-dire à Dieu, dont lui-même est l’envoyé. Par ce «Moi Je suis»[6] Jésus s’identifie clairement à Dieu par le Nom dont celui-ci se désigne à Moïse au Buisson ardent.[7] Pour un interlocuteur juif, il blasphème, ce qui constitue par conséquent un motif supplémentaire de condamnation. Jésus vient signifier que la libération du péché et de la mort dépend inconditionnellement de la reconnaissance dans la foi en sa divinité.

La divinité de Jésus paraît dans son rapport à son Père. Avec constance, il enseigne son identité et sa mission, mais ses auditeurs manifestent, avec la même constance, qu’ils sont incapables de l’entendre. C’est seulement quand il sera élevé sur la croix et dans sa gloire, que sa condition divine apparaîtra, en même temps que la vérité de sa parole. Seuls ceux qui acceptent de faire la volonté du Père sont prêts à en recevoir la révélation. Jésus est tout entier au service du Père.

Jésus interpelle aujourd’hui notre foi et notre espérance. L’heure arrive de se déterminer par rapport à Dieu en choisissant son camp entre l’appartenance au monde ou à Christ. Reconnaître Jésus nous libère de nos oppressions : apprenons à identifier nos peurs, nos manques pour pouvoir nous engager dans une démarche de miséricorde, de réconciliation. Voir le Père en Jésus est source de vie : tentons de nous dégager des cultures de mort, si souvent entretenues par l’incompréhension et l’incrédulité, en vivant en rupture de Dieu et de sa Parole. Reconnaître Jésus pour proclamer qu’il est Dieu. Oser lui dire en vérité, comme Marthe au tombeau de Lazare : Toi tu es le Christ, le Fils de Dieu, celui qui vient dans le monde.[8]


[1] Fête des vendanges, où l’on dresse des tentes dans les vignes ou les jardins. C’est une fête qui rappelle l’Exode et a une connotation messianique.

[2] Dans tout son évangile, et particulièrement pendant la passion, Jean montre Jésus comme maîtrisant les événements qu’il traverse, comme sa mort (son heure).

[3] Discours de Jésus sur la lumière du monde (Jn 8,20).

[4] Jean manie souvent ce type de figure de style (dite ironie johannique) où il fait annoncer un fait par des ennemis à leur insu.

[5] Pas moins qu’à trois reprises.

[6] Ego Eimi est la traduction grecque du Tétragramme de la Transcendance. Jésus utilise deux fois l’expression.

[7] Théophanie du Buisson ardent (Ex 3,14).

[8] La résurrection de Lazare (Jn 11,27).

méditation de ce 5eme dimanche de Carême

Les événements récents qu’affronte l’humanité[1] font émerger les angoisses les plus fondamentales : la peur de la mort, pour nous-mêmes, pour ceux que nous aimons, le sentiment de notre incapacité à agir seuls, de notre finitude. Elle met aussi en évidence la fragilité de notre modèle de consommation, le grippage des mécanismes économiques, sociaux, les limites de nos institutions d’accueil ou de santé publique. Nous sommes mis à nu et nous pressentons que seule une solidarité dépassant les frontières des classes, des générations et des peuples permettra d’entrapercevoir une issue favorable. Pour nous chrétiens, l’espérance nous porte à voir émerger une humanité régénérée par la Pâque du Christ.

Jésus lui-même a vécu dans sa chair cette angoisse et cette tristesse dans la déréliction. Il a affronté la perspective de la mort, non pas comme un événement qui n’arrive qu’aux autres, mais dans l’anxiété d’une fin qu’il pressentait atroce. Mais aussi et d’abord, il a été confronté à la mort des autres, dans ses affections les plus chères. Lazare, Marthe et Marie étaient pour lui des amis. Il pouvait passer dans leur maison de Béthanie, toute proche de Jérusalem, quand il souhaitait prendre un moment de recul, une détente qui le reposait de la pression des foules ou des conflits avec ses détracteurs, un temps d’amitié pour goûter à un peu de chaleur humaine. Il leur était profondément attaché et a vécu la mort de Lazare comme un choc émotionnel personnel.

Il fait pourtant d’abord mine de se désintéresser, minimisant la maladie et la mort de son ami. Elle est pour la gloire de Dieu, dit-il. Ou encore je me réjouis de ne pas avoir été là, à cause de vous, pour que vous croyiez. Ainsi tire-t-il la leçon d’évènements dramatiques en les transcendant et en les associant étroitement à sa mission. Jésus porte en lui le secret d’une vie qui ne passe pas et sur laquelle la mort n’a pas de prise. Lui-même est en marche vers Jérusalem où se profile la tragédie de sa Passion. Il pressent la mort de Lazare comme une occasion de faire progresser ceux qui l’entourent au cœur du mystère de la mort et de la vie.

La foi en la résurrection au dernier jour n’efface pas les craintes et les amertumes. À travers la douleur de Marthe, Jésus perçoit celle de toute l’humanité affrontée à la mort. L’homme repousse sa disparition physique. Le germe d’éternité qu’il porte en lui, irréductible à la seule matière, s’insurge contre la mort.[2]  Ce n’est pas Lazare seulement qu’il faut faire revenir à la vie, c’est l’humanité toute entière qui doit être délivrée. Une réanimation passagère ne suffit pas, l’homme tout entier doit émerger à une vie nouvelle.

Marthe exprime sa foi en une résurrection au futur, à la fin des temps. Jésus lui répond pour le temps présent. Moi Je suis, la résurrection et la vie. C’est aujourd’hui, dans l’histoire du monde que Dieu est à l’action. Jésus vient nous relever maintenant de ce qui nous bouleverse, de nos pesanteurs et de nos peurs. C’est dans le quotidien de nos existences qu’il nous apporte la vie. Crois-tu cela, demande-t-il.

Le retour à la vie de Lazare, aussi exceptionnel qu’il soit, n’est que le signe avant-coureur de cette vie et de la résurrection du Christ au matin de Pâques. Ce que Jésus inaugure n’est pas un retour à une vie biologique terrestre, mais l’émergence d’un mode d’être nouveau, sur qui la mort n’a plus d’emprise. Une puissance de vie nouvelle, que communique l’Esprit, et qui est plus forte que la mort corporelle. Car l’Esprit qui a ressuscité Jésus d’entre les morts donnera aussi la vie à nos corps mortels. Le Christ nous convie aujourd’hui à cette irruption de la résurrection en nous.


[1] Crise sanitaire avec la pandémie, crise climatique avec des inondations dramatiques, des incendies et des périodes de sécheresse prolongée, catastrophes naturelles avec des séismes dévastateurs, sans parler de la guerre à notre porte, de l’afflux continu de réfugiés dans les pays occidentaux.

[2] Vatican II, Gaudium et Spes, chapitre 18.