méditation du 17 aout

La période qui suit la conquête de la terre promise et qui précède l’apparition de l’institution royale est parmi les plus obscures de l’histoire du peuple d’Israël. Les tribus ont conquis avec plus ou moins de bonheur les territoires en combattant les populations autochtones. Mais surtout elles ont été confrontées à des civilisations plus raffinées et elles en ont adopté peu ou prou les mœurs et surtout la religion.

Les infidélités successives d’Israël ont entraîné l’abandon de Dieu et son châtiment. Le livre des Juges offre une interprétation religieuse des événements utilisant une logique à quatre temps : faute ; châtiment ; détresse qui implique un certain repentir ; libération. Chaque délivrance fait appel à un personnage providentiel suscité par Dieu qui vient juger le peuple en le fédérant pour lutter contre l’oppresseur étranger. Chacun de ces épisodes est suivi d’une rechute dans l’infidélité.[1]

Le cycle de Gédéon[2] est exemplatif de ce thème de l’infidélité d’Israël. Il est marqué par la domination des Madianites,[3] que Dieu avait imposée en punition au peuple. Appelé par Dieu pour libérer le peuple de l’oppression, Gédéon démolira l’autel de Baal et fera campagne contre Madian tant à l’ouest[4] qu’à l’est[5] du Jourdain, avant de finir sa vie comblé d’honneurs. Il refusera la royauté[6] pour lui-même et sa descendance, mais après sa mort un royaume éphémère[7] verra le jour dans le nord du pays.

La vocation de Gédéon peut être comparée à celle des grands prophètes[8] et aux théophanies accordées aux patriarches.[9] Elle se structure selon une séquence traditionnelle et caractéristique : apparition d’un personnage mystérieux non identifié par le voyant qui donne une mission[10] ; objections du voyant et dialogue[11] ; demande d’un signe pour entraîner l’adhésion du voyant [12]; manifestation de puissance[13] ; reconnaissance du Seigneur par le voyant et dénouement.[14]

Celui qui se manifeste à Gédéon est l’ange du Seigneur[15] et donc au moins son envoyé et son représentant, mais plus certainement ici Dieu lui-même. Une apparition solennelle, puisqu’elle se déroule sous un arbre sacré[16] sur le territoire de la tribu de Manassé.[17] Gédéon se cachait pour battre le blé à cause du danger de razzia.[18] La salutation qu’adresse l’ange est traditionnelle,[19] mais contient également l’appel à la mission de Gédéon, qualifié de vaillant guerrier, en contradiction avec les paisibles activités rurales auxquelles se livre le personnage.[20]

Prenant au pied de la lettre la salutation, Gédéon ironise de cette protection divine en lui opposant la menace de Madian qui signifierait plutôt un abandon du Seigneur. Il objecte de plus qu’il n’est pas la personne la plus qualifiée pour remplir la mission. Il tente ainsi de se soustraire[21] à l’appel divin en prétextant de son jeune âge et de la faiblesse de son clan. Mais Dieu bouleverse souvent les hiérarchies humaines en marquant sa préférence pour les faibles ou les seconds-nés pour réaliser ses desseins.[22]

Dans sa réponse, Dieu confirme la mission de Gédéon de sauver Israël par la force qu’il possède. Il lui affirme solennellement sa présence à ses côtés – Je serai avec toi – utilisant la formule des promesses d’assistance faites par Dieu aux responsables du peuple.[23]

Gédéon, qui n’a pas identifié le Seigneur dans le personnage mystérieux qui s’adresse à lui, demande un signe. Cette exigence ne signifie pas un manque de foi, mais exprime le souhait d’une confirmation de la promesse reçue.[24] Il apprête ainsi un repas[25] et vient le présenter à son visiteur en offrande.[26]

En embrasant les mets, l’ange du Seigneur transforme le présent de Gédéon en holocauste.[27] Le sacrifice est agréé. Le feu qui jaillit soudain sans avoir été allumé et sans être alimenté par un combustible est un signe de théophanie.[28] Gédéon reconnaît alors Dieu dans son interlocuteur.

Devant cette manifestation de Dieu, Gédéon est saisi de crainte car il a vu le Seigneur face à face.[29] Mais celui-ci le rassure dans un oracle de paix. En réponse à cette paix qu’il a reçue, Gédéon érige un autel à l’endroit de l’apparition en le dédiant à ce Dieu de paix.[30]

Paradoxe apparent que ce Dieu de paix qui appelle à la guerre. La paix serait-elle une fin et pas un moyen ? Existe-t-il des guerres justes ? Car c’est en luttant contre ceux qui oppriment son peuple que Gédéon pourra le libérer et lui faire accéder à cette paix. L’interprétation est exacte, mais elle est limitée. Elle fait l’impasse sur le fait que c’est l’infidélité du peuple qui est la cause de l’oppression qu’il subit. La paix est ainsi liée à la fidélité à Dieu. Ceux qui sont infidèle se vouent eux-mêmes à la perte de la liberté, à l’oppression. Mais à qui est fidèle, qui assume sa part d’humanité dans la justice, Dieu assure sa paix.

L’oracle de paix vaut pour nous aujourd’hui. Et Dieu continue à appeler des témoins pour nous libérer de ce qui nous opprime et faire la paix entre nous et en nous. Bien plus, chacun de nous reçoit pour vocation de rétablir cette paix. Dieu vient nous trouver là où nous sommes, avec nos craintes et nos interrogations. Il entend nos objections, vient les rencontrer et nous donne les signes que nous lui demandons. Savons-nous discerner ce qu’il nous manifeste de lui pour pouvoir reconnaître sa présence dans le quotidien de nos existences ?


[1] Chaque épisode est généralement introduit par une formule stéréotypée : Les fils d’Israël firent ce qui est mal aux yeux du Seigneur et ils servirent les Baals (Jg 2,11). Baal était à l’origine le dieu cananéen de l’orage, mais le terme générique désigne les dieux du pays.

[2] Le nom hébreu Guide’on provient d’une racine verbale  qui signifie couper, diminuer, soustraire, abattre, provoquer une coupure. Un nom qui prédispose peut-être son porteur à devenir un vaillant guerrier (le mot vaillant offre d’ailleurs en hébreu une certaine consonance avec Guide’on. Il est issu de la tribu de Manassé, implantée dans le nord du pays et porte également le nom de Yeroubbaal (en français : que Baal se défende).

[3] Madian est attesté dans l’Ancien Testament comme un grand peuple nomade. Israël a reconnu en lui tantôt un parent et un allié, tantôt un ennemi dangereux qui opérait de nombreuses razzias sur les territoires occupés par les tribus.

[4] Dans la plaine d’Izréel (Jg 7).

[5] En Transjordanie (Jg 8).

[6] Que le Seigneur soit votre souverain (Jg 8,23b). L’institution royale sera souvent considérée comme un pis-aller et sera dépréciée par le comportement de nombreux souverains. La royauté sur Israël appartient à Dieu, et les rois seront toujours considérés comme des lieutenants de Dieu.

[7] Abimélek, fils de Gédéon et de sa concubine, se fera proclamer roi à Sichem (actuelle Cisjordanie) après avoir fait assassiner les 70 fils légitimes de Gédéon. Il sera tué au cours d’une embuscade.

[8] Vocation de Moïse (Ex3) et de Jérémie (Jr 1).

[9] Théophanies à Abraham (Gn 16,7-14 ; 18,1-15 ; 21,14b-19) et à Jacob (Gn 28,10-22).

[10] Versets 11-12 : Le Seigneur est avec toi, vaillant guerrier.

[11] Versets 13-16 : Si le Seigneur est avec moi, pourquoi tout cela nous est-il arrivé ?

[12] Versets 17-18 : Manifeste-moi par un signe que c’est toi qui me parles.

[13] Versets 19-21 : Le feu jaillit du rocher et consuma la viande et les pains sans levain.

[14] Versets 22-24 : La paix soit avec toi ! Ne crains rien, tu ne mourras pas.

[15] L’ange du Seigneur n’a pas de personnalité indépendante de Dieu, et souvent, il n’est qu’un substitut littéraire pour désigner Dieu lui-même.

[16] Le térébinthe était considéré comme un arbre sacré qui était souvent planté aux abords des sanctuaires cananéens et israéliens.

[17] La localisation d’Ofra d’Aziéver est incertaine, probablement au nord de Sichem.

[18] Normalement, le blé est battu sur une aire exposée aux vents et donc visible de loin. La menace de Madian était si grande que Gédéon était obligé de le faire dans le pressoir, taillé dans la roche et moins visible.

[19] La formule de salutation et de bénédiction – Le Seigneur est avec toi – est encore courante aujourd’hui dans le monde arabe et est l’expression d’un vœu, d’un souhait. Elle sera interprétée dans un sens affirmatif par Gédéon.

[20] Mais encore aujourd’hui, les militaires israéliens  sont, au civil, de paisibles citoyens.

[21] De nombreux personnages de l’Ancien Testament ont tenté de se soustraire à l’appel de Dieu en évoquant des prétextes similaires : Moïse (Ex 3,11), Saül (1 S 9,21), Salomon (1 R 3,7), Jérémie (Jr 1,6).

[22] La Bible en regorge d’exemples : Isaac (Gn 21,12), Jacob (Gn 25,23), Joseph (Gn 57,7), Ephraïm (Gn 48,19), Saül (1 S 10,17-24), David (1 S 16,1-13).

[23] La promesse » je suis (serai) avec toi » revient couramment auprès des personnages bibliques importants dans des circonstances décisives : Isaac, Jacob, Moïse, Josué, Jérémie, etc.

[24] La demande de signe est courante dans les récits de vocation (par exemple Abraham, Moïse, Marie, Zacharie).

[25] L’hospitalité orientale est proverbiale et tout visiteur se voit offrir un repas (ici de la viande de chevreau dans son jus et des pains sans levain).

[26] Le terme utilisé pour désigner l’offrande – manah – est ambigu. Il signifie part, portion, présent. C’est donc un terme générique qui peut être à la fois un don profane ou une offrande sacrificielle. Ce qui indique que Gédéon, à ce stade, hésite encore sur l’identité humaine ou divine de son visiteur.

[27] L’holocauste est un sacrifice animal offert à Dieu où l’offrande est entièrement consumée par le feu.

[28] Pareil signe confirme parfois la consécration d’un sanctuaire (Lv 9,24).

[29] L’homme qui voit Dieu face à face, fusse par inadvertance, doit mourir (Ex 3,8). C’est pour cette raison, par exemple, que Dieu ne se montre à Moïse sur la montagne que de dos.

[30] L’appellation d’un autel  -ici le Seigneur est paix – a toujours le caractère d’une confession de foi. Elle achève la consécration du lieu saint.

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