méditation du 1er février

La réanimation de la fille de Jaïre et la guérison de la femme hémorroïsse[1] dans l’évangile de Marc, au-delà de la question des miracles et de leur signification, interrogent sur la foi et sa relation au salut. Les événements interviennent dans la mouvance des pérégrinations de Jésus autour du lac de Tibériade,[2] après avoir choisi ses disciples et avant d’envoyer les Douze en mission.

Jésus est ainsi au bord du lac, où il assemble une grande foule. Cette présence signale le succès qu’il rencontre au cours de ses missions et sa renommée de guérisseur.[3] Il est abordé par un notable[4] qui le sollicite. Jaïre fait montre d’une révérence et d’une confiance exemplaires pour s’adresser publiquement à Jésus, thaumaturge certes reconnu, mais à la réputation sulfureuse.[5] Il lui faut donc un certain courage pour dépasser ces préjugés, mais aussi beaucoup de foi et une nécessité urgente[6] pour venir le trouver.  Jésus lui emboîte aussitôt le pas. Le groupe est enveloppé et écrasé par la foule qui l’accompagne, ce qui introduit et rend possible l’autre rencontre que fait Jésus.

Une femme surgit alors dans ce contexte de bousculade et interrompt l’action. Elle souffre d’hémorragies chroniques et son état est désespérant. Frappée d’interdit,[7] elle est exclue du corps social et tout contact lui est interdit sous peine de communiquer son impureté. Sa confiance sans doute un peu superstitieuse en Jésus la pousse cependant à transgresser la Loi en s’approchant de lui, allant jusqu’à toucher son vêtement.[8] La femme est guérie instantanément. Un contact qui inverse le processus car, loin d’être rendu impur, Jésus purifie lui-même la femme. Il réalise aussitôt que sa puissance a été efficace et il s’enquiert de qui l’a touché. Une réaction qui est interprétée comme un reproche par les disciples qui soulignent qu’il est vain de rechercher qui aurait pu le toucher dans pareille bousculade. Mais Jésus, qui perçoit la portée symbolique du geste, scrute la foule pour découvrir qui a posé tel geste audacieux. La femme s’approche dans une démarche hésitante. Elle dit toute la vérité, autrement dit elle montre qu’elle a fait la vérité en elle et qu’elle est passée d’une confiance superstitieuse à une foi assurée. Ce que souligne Jésus en disant «Ta foi t’a sauvée», reprenant ainsi le terme qu’elle a utilisé. Ce dont la femme est sauvée va bien au-delà d’une guérison physique, sa foi l’a libérée non seulement d’un mal incurable, mais plus encore de l’exclusion dont elle était l’objet. Désormais, elle peut reprendre son rang social, sa féminité et sa fécondité restaurées. Elle peut de nouveau vivre des relations sexuelles, enfanter et s’en va pacifiée. Celle qui sollicitait timidement un prodige d’un thaumaturge se trouve radicalement transformée par le miracle de la foi. La vie triomphe de la mort.

L’histoire interrompue de Jaïre reprend alors et Jésus poursuit son chemin pour aller guérir la fillette agonisante. Il est arrêté par des serviteurs de la maison du notable annonçant la mort de celle-ci. Leur remarque «Pourquoi ennuyer encore le maître ?» souligne leur manque de foi plus que leur résignation et contraste avec la réponse de Jésus «Sois sans crainte, crois seulement», qui résonne en écho du «Ta foi t’a sauvée» de l’épisode de l’hémorroïsse. Le point central est donc bien celui de la foi qui seule rend possibles les miracles. Jésus part alors accompagné de seulement trois disciples, Pierre, Jacques et Jean, le frère de Jacques.[9] Une présence qui souligne l’importance de ce qui est en jeu, rien de moins qu’une résurrection. A la maison, Jésus est confronté au tumulte et à l’agitation des deuils orientaux. Lorsqu’il dit que l’enfant n’est pas morte, il est en butte aux moqueries de l’entourage et met tout le monde dehors. Le reste de la scène se déroulera dans le secret de la chambre mortuaire, avec seuls témoins les parents et ses compagnons. Les mots[10] qui accompagnent le geste de Jésus appartiennent au vocabulaire de la résurrection. Son intervention est décisive et efficace, il fait se lever la jeune fille. La réanimation de la jeune fille est une préfiguration de la résurrection du Christ. La guérison est immédiate, la jeune fille est rendue à la vie et marche, les témoins en sont retournés. Jésus demande, comme il en a l’habitude, le secret absolu aux participants de la scène. Une consigne bien insolite en l’occurrence, mais qui vient souligner que ce qui s’est accompli ne pourra être vraiment compris que dans une perspective pascale, après la Résurrection du Christ. La vie ordinaire peut reprendre ses droits pour la jeune fille avec le savoureux et délicat conseil de Jésus de lui donner à manger. De nouveau, la vie a triomphé de la mort.

Aujourd’hui l’évangile nous introduit dans le mystère du salut qu’apporte Jésus dans la vie concrète de notre humanité. En premier lieu parce qu’il se laisse toucher par ceux qui l’approchent, par la détresse et le désarroi de ceux qui le pressent. Ce qui nous interroge sur notre niveau d’engagement envers lui, sur notre désir de relation, notre volonté de le toucher mais aussi de se laisser toucher par lui.

En deuxième lieu parce que Jésus agit dans le secret de nos cœurs, de nos intimités. Ce qui interpelle nos aspirations les plus profondes de nous laisser pénétrer par son amour, notre liberté d’accepter ou de refuser de nous ouvrir à lui, tout comme notre vigilance à discerner sa venue, sa présence discrète dans les moments privilégiés de nos existences.

En troisième lieu parce que c’est la foi qui sauve. Une foi qui est tout autre chose qu’une adhésion à une doctrine ou une réflexion théologique, mais l’expérience d’une rencontre avec une personne sur qui nous pouvons nous appuyer et compter, qui vient nous nourrir, en qui nous pouvons nous abandonner. Une foi qui nous pousse à faire la vérité en nous, à délaisser nos préjugés. Une foi qui nous donne le courage de témoigner face aux autres, aux incrédules. Même au risque de nous compromettre, de nous mettre en question, de sortir de nos zones de confort ou de sécurité.


[1] La cohérence interne des deux miracles est assurée par le fait que tous deux concernent des femmes, la répétition du chiffre douze (la jeune fille a douze ans, la femme est malade depuis douze ans), mais aussi le secret qui entoure ces deux figures féminines.

[2] Le lac de Tibériade faisait la limite entre des territoires juifs et païens. Jésus était en territoire païen et repasse sur la rive juive. Son discours s’adresse donc à un public juif.

[3] Car il y en avait tant guéri que tous ceux qui étaient frappés de quelque mal se jetaient sur lui pour le toucher (Mc 3,10).

[4] Un chef de synagogue, terme qui désigne un responsable du culte, mais aussi un membre notoire de la communauté.

[5] Jésus a été récemment diabolisé par les scribes : Et les scribes qui étaient descendus de Jérusalem disaient : «Il a Béelzéboul en tête» et : «C’est par le chef des démons qu’il chasse les démons» (Mc 3,22).  

[6] Sa petite fille est malade et sur le point de mourir.

[7] La Loi juive sur les écoulements de sang, notamment menstruels (Lv 15,19-27), la déclare impure. Il lui est par conséquent interdit d’approcher d’autres personnes.

[8] Le vêtement, dans la tradition sémite, représente la personne qui le porte. Toucher le vêtement de Jésus signifie alors toucher sa personne. De plus, les guérisons s’opéraient le plus souvent par contact physique avec le thaumaturge.

[9] Ces trois disciples sont les principaux témoins des événements marquants de la vie de Jésus. Ce sont les premiers appelés, les témoins des premiers miracles à Capharnaüm et en Galilée, mais surtout les seuls présents à sa transfiguration et à son agonie.

[10] L’araméen Talitha qoum signifie «Relève-toi» ou «Lève-toi», relevant du vocabulaire de la résurrection.

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