méditation de ce 9 mars

L’enseignement de Jésus sur le pardon entre frères est destiné aux disciples qui se sont approchés de lui pour s’enquérir des priorités du Royaume.[1] Ils ont besoin d’être rassurés devant la perspective de sa Passion et de sa Résurrection.[2] Jésus donne alors des instructions sur la manière de se comporter envers ceux qui succombent au péché, il donne aux disciples le pouvoir de remettre les péchés et les encourage à prier en leur assurant sa présence au milieu d’eux lorsqu’ils se rassemblent.

Pierre intervient à ce moment pour interroger sur l’ampleur du pardon à accorder à son frère : Combien de fois dois-je lui pardonner ? Jusqu’à sept fois ? Il veut indiquer par ce chiffre la perfection du pardon. Jésus surenchérit alors en déclarant : Jusqu’à septante fois sept fois. Autrement dit jusqu’à la perfection de la perfection, ou encore indéfiniment. Le pardon qu’il apporte est infini.

Jésus vient illustrer son propos par la parabole du débiteur impitoyable. Une parabole est une courte histoire utilisant les événements du quotidien pour éclairer un enseignement. Son interprétation se situe dans le jeu des personnages entre eux plutôt que dans l’identification à ces personnages.[3] La manière dont le roi et les deux serviteurs de la parabole interagissent dit ainsi quelque chose de Dieu, de nous-mêmes et de notre rapport à Dieu et à autrui.

Le premier serviteur a une dette envers le roi de dix mille talents.[4] Un montant colossal, dont l’énormité faut penser que la situation de cet homme est sans issue. Il ne peut donc s’en remettre qu’à la pitié de son maître, qui par compassion lui remet sa dette. Telle est aussi la situation de l’humanité par rapport à Dieu. L’être humain doit tout à Dieu, la nature, son existence, son amour, et il ne pourrait jamais rien lui rendre qu’il n’ait reçu de lui. Il ne peut donc que se remettre à l’infini de sa bonté, de son amour.

La miséricorde du roi fait paraître particulièrement choquante l’attitude du serviteur par rapport à son compagnon à qui il refuse de remettre sa dette. Le montant de cent pièces d’argent [5]apparaît comme dérisoire par rapport à ce qui lui a été remis. Une disproportion qui explique la colère du roi qui remet le débiteur impitoyable aux bourreaux jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout ce qu’il devait. Autrement dit, il le condamne à vie, puisqu’il n’aurait pas assez de son existence pour apurer sa dette par son travail.

Le roi attendait de son serviteur qu’il se comporte avec la même pitié que lui. De même Jésus, lorsqu’il dit à ses disciples comment prier, enseigne-t-il : Remets-nous nos dettes, comme nous avons remis à ceux qui nous devaient.[6] Nous sommes tous des débiteurs insolvables devant Dieu. Être pardonnés de nos fautes est la grâce par excellence, puisque nous sommes incapables de réparer nos péchés. Jésus lie si profondément nos devoirs envers Dieu à nos devoirs envers nos frères que, pour nous accorder son pardon, il nous demande de pardonner à nos frères. Le pardon de Dieu est infini, quelle que soit la situation de l’homme pécheur, pourvu que celui-ci pratique la réciprocité avec ses frères. Et ce que nous avons à pardonner aux autres ne sera jamais que dérisoire par rapport à ce que Dieu nous pardonne.

Aujourd’hui, Le Christ nous appelle à pardonner comme Dieu nous pardonne. On le sait, le pardon est difficile, ce n’est pas une chose naturelle pour nous. Ce qui serait naturel, c’est de se venger de l’offense faite, et entrer dans le cercle vicieux de la violence. Comment dès lors entrer dans le cercle vertueux du pardon ? Peut-être peut-on évoquer quelques pistes. Et d’abord se rappeler que le pardon n’a rien à voir avec l’oubli. Oublier l’offense qui a été faite, c’est se condamner à revivre les mêmes situations qui ont occasionné l’injure et empêcher l’offenseur de reconnaître sa faute et de s’en corriger. Ensuite, il faut identifier précisément l’outrage, l’endroit où l’on a été blessé. Et le faire reconnaître par celui qui a fait affront, pour qu’il admette le mal qu’il a fait. Alors seulement, on pourra entamer avec lui un chemin de vie, différent forcément de celui qui a entraîné la situation.

La parabole semble aussi offrir une voie alternative, celle qu’aurait pu emprunter le débiteur impitoyable vis-à-vis de son compagnon. Un pardon non plus à l’image de Dieu, mais à visage humain, de portée plus réduite. Lorsque l’offenseur refuse de reconnaître la faute, ou quand la charge est trop lourde pour l’offensé. On peut alors pardonner non pas pour l’autre, mais pour soi-même. Pour refuser de se laisser enchaîner dans le lien de la victime et du bourreau ou dans une relation de haine ou de peur. Pardonner pour se libérer de l’autre, pour se délier de l’emprise qu’il a sur nous. Pardonner pour être libre.

Le pardon de Dieu est infini, il va jusqu’à la réconciliation complète du pêcheur avec lui. Nous ne sommes pas Dieu, nous peinons souvent sur le chemin du pardon. De par nous-mêmes, nous sommes incapables de pardonner en vérité. Nous avons besoin de son soutien, sa grâce nous est indispensable. Nous lui demanderons aujourd’hui cette grâce de miséricorde pour pardonner comme lui.


[1] A cette heure-là, les disciples s’approchèrent de Jésus et lui disent : « Qui dons est le plus grand dans le Royaume de Dieu ? » (Mt 18,1).

[2] Jésus a déjà annoncé deux fois à ses disciples sa Passion et sa Résurrection.

[3] La parabole est un genre littéraire typiquement sémite, contrairement à l’allégorie, d’origine grecque, qui s’interprète par des identifications des personnages à d’autres (exemple : le roi représente Dieu).

[4] Un talent représentait trente kilos d’or.

[5] Une pièce d’argent représentait le salaire journalier d’un ouvrier agricole.

[6] Le Notre Père : Matthieu 6,12.

homélie du 7 mars 2021

Voici l’homélie qu’Alexis nous propose pour ce dimanche

Au fil des jours de Carême, le Christ révèle que Dieu donne et se donne. Ce qui se joue aujourd’hui dans la Parole de Dieu tient à la qualité de la relation à Dieu et interroge sur la participation à la vie de l’Eglise. A ce qui fait de chacun des fidèles les membres du Corps du Christ, le Temple d’une Alliance inédite parce que renouvelée par sa Passion et sa Résurrection.

Notre Dieu libère notre humanité de ses esclavages, la défait de ses asservissements. Les dix paroles[1] de l’Alliance au Sinaï ne sont pas des chaînes pour entraver la liberté, mais au contraire des jalons pour baliser une route de vie et empêcher l’être humain de retomber sous le joug de ce qui l’opprime. On les considère trop souvent comme des commandements moralisateurs qui induisent la culpabilité, alors que ce sont des paroles d’amour et de libération.

Ainsi, se souvenir du shabbat [2]rend-il compte à la fois du repos de Dieu au septième jour de Création[3]  et de la libération de l’esclavage en Egypte[4]. Dans les deux cas cette mémoire parle-t-elle de dégager à l’humanité des espaces de liberté pour qu’elle puisse vivre et se développer.

Ou encore, alourdir[5] son père et sa mère signifie-t-il tout autant leur attribuer le poids de leur mérite que leur rendre le poids que l’on n’a pas à porter pour eux. Ce qui implique reconnaître que l’on ne se reçoit pas de soi-même mais de ses parents, mais également refuser d’endosser leurs frustrations, leurs angoisses, leurs désirs. Honorer ses parents, c’est les croire capables de se libérer du poids de leur vécu autrement qu’en le faisant porter par leurs enfants. Et donc pouvoir s’approprier son existence sans devoir se conformer aux projets et rêves parentaux, sans chercher à combler leurs manques ou réparer leurs échecs. Une parole libératrice tant pour les parents que pour les enfants.

Le Décalogue instaure les bases d’une vie harmonieuse et du culte rendu à Dieu en vérité. Chacune des dix paroles constitue autant de signes concrets du dessein de Dieu pour l’homme. S’en éloigner ou les négliger conduit à rompre l’Alliance et fait perdre leur sens aux rites, aux postures religieuses qu’on pourrait adopter.

Jésus ne signifie rien d’autre dans le texte de l’évangile de Jean. En expulsant du Temple non seulement les marchands et les changeurs, mais aussi les animaux eux-mêmes, il rend impossible la pratique des sacrifices rituels. De ce fait, il porte atteinte à l’essence du culte sacrificiel bien plus qu’il ne dénonce les excès mercantiles commis dans l’enceinte sacrée. Les Juifs ne s’y trompent pas, qui réclament un signe de ce qu’il accomplit. En fait de signe, il ne leur sera donné que celui de son Corps livré en pâture et ressuscité. L’Alliance ancienne s’en est allée et le culte du Temple est devenu caduc. Désormais un culte nouveau est inauguré, et le Temple, c’est le Corps du Christ.

Le Messie qui nous est révélé n’est pas d’abord l’homme en colère contre une institution, mais un homme déterminé à être jusqu’au bout le Fils bien-aimé du Père, marchant dès le début de son ministère dans la clairvoyance de sa Passion et appelant ses disciples à entrer dans le mystère de sa Résurrection. Nous prêchons un Messie crucifié, écrit Paul aux Corinthiens[6]. Pour être relevé, il faut d’abord mourir à soi-même. Sommes-nous prêts à entendre cela et à intégrer la perspective que nous montre le Christ ?


[1] Elles sont à la fois données par le livre de l’Exode (Ex 20,1-17) et par celui du Deutéronome (Dt 5,6-21).

[2] L’impératif porte sur la mémoire, le souvenir du shabbat et non sur son observance par les multiples prescriptions et interdits.

[3] Dans la version du livre de l’Exode (Ex 20,8).

[4] Dans la version du livre du Deutéronome (Dt 5,12).

[5] Le verbe alourdir, donner du poids, est préférable au verbe honorer, qui n’existe pas en tant que tel en hébreu, langue qui ne manie pas les mots abstraits, mais les rend par des expressions concrètes.

[6] Le Dieu de Jésus Christ se révèle par la Croix, bouleversement complet de paradigme pour les Juifs qui croyaient tout savoir sur Dieu, et proposition inacceptable pour les Grecs, pour qui la raison humaine était établie en libre arbitre de toutes choses.

méditation second dimanche de carême

comme chaque Dimanche Alexis nous partage sa méditation sur la parole du jour.

La Parole de Dieu,[1] qui aligne des textes aussi disparates que le Sacrifice d’Isaac[2] et la Transfiguration de Jésus[3] vient interpeller. Les scènes ont en commun de se dérouler sur une montagne indéterminée. La montagne est le lieu par excellence où Dieu apparaît, se manifeste, se révèle. Et c’est donc bien de révélation dont il est question aujourd’hui, tant pour Abraham qui entraîne son fils Isaac, que pour les disciples Pierre, Jacques et Jean, appelés à contempler la gloire de Dieu.

Le sacrifice d’Isaac choque et horrifie le lecteur ou l’auditeur saisi à chaud et sans recul par ce qui paraît relever de la pratique barbare de sacrifices humains. Il débouche pourtant sur une bénédiction et une promesse de fécondité et de descendance pour celui qui a su faire confiance à Dieu. Le sacrifice passe alors au second plan pour faire émerger une expérience spirituelle de la rencontre des réalités divines qui n’est pas sans rappeler la Transfiguration.

Une révélation qui est la conséquence d’une triple mise à l’épreuve d’Abraham, de Dieu et d’Isaac. Dieu met à l’épreuve Abraham. En lui demandant de sacrifier le fils de sa vieillesse et de la promesse d’une descendance, il veut éprouver sa foi, la confiance qu’il met en lui. Il veut le pousser au bout de ses possibilités, dans ce qu’il a de plus cher et de plus précieux. Une expérience initiatique qui révèle à Abraham la bienveillance de Dieu pour qui se montre fidèle.

Mais Abraham met aussi Dieu à l’épreuve. A son fils Isaac qui l’interroge sur la victime à offrir, il répond : « Elohim verra pour lui l’agneau pour un holocauste ».[4] Autrement dit, il met Dieu en demeure de trouver une solution à la situation dans laquelle il l’a engagé. Une phrase ferme qui signifie à la fois la confiance et l’expérience que doit faire Dieu pour évoluer vers une conclusion bienveillante.

Et Isaac est aussi mis à l’épreuve.[5] Il est appelé à se libérer du lien paternel représenté par la ligature physique pour acquérir son autonomie et mener sa propre vie. L’épreuve est pour lui une initiation à une existence indépendante, où il prend ses marques par rapport à son père. Une révélation de son identité en dehors de l’influence de son père.

Une histoire de fils donc. Abraham ne refuse pas son propre fils à Dieu. Mais il en coûte à Dieu de voir mourir les siens.[6] Et le Père ne refuse pas son Fils qui est livré pour le salut de l’humanité.[7] Le Fils bien-aimé nous est révélé dans sa Transfiguration, il a les paroles qui font vivre.

Les Pères de l’Eglise ont souligné qu’Isaac était la figure de Jésus. Isaac échappe à la mort par la volonté et la grâce de Dieu. De même lors de la Résurrection, Jésus est arraché à la mort par l’amour du Père et par l’action de l’Esprit vivifiant.

La Transfiguration baigne déjà dans le climat pascal. Elle est comme une vision anticipée de la gloire du Ressuscité, elle est aussi la découverte du mystère qui habite Jésus, aboutissement de l’incarnation.

Dans cette scène de révélation, les paroles et les postures des personnes présentes méritent l’attention. Jésus emmène sur la montagne trois apôtres qui seront également les témoins privilégiés de sa frayeur et son angoisse au domaine de Gethsémani.[8] Ils expérimentent ici la proximité de Jésus avec le Dieu d’Abraham et d’Isaac. Moïse et Elie entourent le Transfiguré comme pour accréditer son ministère auprès des apôtres. Ils s’entretiennent avec le Messie dont ils ont préparé la venue. Enfin, sommet de l’événement, Dieu parle et confesse la filiation divine de Jésus auquel il confie les êtres humains. Dans un dernier dialogue, Jésus impose le silence sur sa messianité, car le moment n’est pas encore venu où cette révélation pourra être entendue par l’humanité.

L’expérience extraordinaire des disciples sur la montagne nous renvoie inévitablement à l’expérience ordinaire des femmes et des hommes d’aujourd’hui. Notre existence est parsemée d’épreuves et de révélations. Il est souvent malaisé ou périlleux de témoigner de la foi chrétienne dans le monde de ce temps. Nous connaissons tous des moments de découragement, de crainte ou de doute. Mais nous vivons aussi des temps de grâce où nous sommes visités par l’amour de Dieu qui vient nous illuminer. Des expériences de la présence de Dieu qui transfigure notre quotidien.


[1] Gn 22,1-2.9-13.15-18 – Ps 116(115) – Rm 8,31b-34 – Mc 9,2-10.

[2] Lire en version intégrale dans Gn 22,1-19.

[3] Marc fait intervenir l’épisode de la Transfiguration après la profession de foi de Pierre à Césarée de Philippe et une première annonce de la Passion et de la Résurrection. Les récits parallèles figurent en Mt 17,1-7 et Lc 9,28-36. L’expérience de Pierre est rapportée en 2 P 1,17-18.

[4] Gn 22,8. Effectivement, un bélier apparaîtra dans un buisson pour le sacrifice.

[5] La tradition juive ne parle pas de « sacrifice d’Isaac », mais dénomme l’épisode la « ligature d’Isaac ». Elle insiste par-là sur le lien que noue Abraham lorsqu’il « lia son fils et le mit sur l’autel au-dessus des bûches » (Gn 22,9). Les commentaires rabbiniques prétendent qu’à cette époque, Isaac n’était plus un enfant, mais un homme jeune et accompli, et son père un vieillard. Isaac a donc la force physique pour s’opposer à Abraham lorsqu’il noue le lien, mais il lui reste soumis. Ce qui est alors en jeu pour le fils est de dénouer ce lien paternel pour se séparer de lui.

[6] Ps 116,15. Le psalmiste est en écho avec l’enseignement constant des Ecritures : Je ne prends pas plaisir à la mort de celui qui meurt – Oracle du Seigneur Dieu. Revenez donc et vivez (Ez 18,32).

[7] Rm 8,32. Paul fait ici référence au sacrifice d’Isaac.

[8] Mc 14,33 : Il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean. Et là, il commença à ressentir frayeur et angoisse.