méditation du 8 février

La dédicace du Temple de Jérusalem par le roi Salomon en appelle à la bienveillance de Dieu pour son peuple. Mais surtout, au-delà de la sauvegarde d’une alliance et d’une protection, elle met en évidence que la demeure de Dieu parmi les hommes ne se limite pas à un édifice, aussi luxueux et imposant soit-il,[1] mais que la présence du Seigneur s’étend partout, dans tout l’univers.

Depuis sa révélation à Moïse, le Dieu d’Israël a toujours été au milieu de son peuple. Dès la sortie de la servitude en Egypte, il l’a accompagné dans ses pérégrinations, colonne de feu et nuée protectrice.[2] Après le don des tables de la Loi, l’arche d’Alliance a cheminé avec le peuple nomade dans son Exode au désert. A chaque étape, la Tente de la Rencontre était dressée dans le camp pour recevoir l’arche et la présence de Dieu. Ce n’est que bien plus tard, avec la sédentarisation du peuple et la conquête de Jérusalem a songé, après avoir fait entrer l’arche dans la ville, d’y ériger un sanctuaire en dur pour son Dieu. Il en a été dissuadé par une prophétie de Natan,[3] réservant la construction à son successeur.

Salomon, fils de David,[4] s’est ainsi attelé à la tâche de l’édification du Temple et d’y faire transférer l’arche d’Alliance.[5] La consécration est une célébration solennelle, qui inaugure le lieu cultuel principal, sinon unique,[6] du judaïsme. Toute la vie rituelle, avec son cortège de sacrifices d’animaux divers[7] et la présence d’une caste sacerdotale nombreuse, s’y concentrera désormais. Ce ne sera finalement qu’avec l’Exil à Babylone, et beaucoup plus tard avec la destruction du Temple d’Hérode par les Romains, que germera l’idée de rites plus spirituels et que le culte des Synagogues s’imposera pour devenir la figure du judaïsme actuel.

Salomon officie ici devant l’autel pour consacrer le Temple. Il agit ainsi comme prêtre, en tant que réel intermédiaire de Dieu auprès du peuple.[8] S’adressant au Seigneur au nom du peuple, il fait appel à son Alliance et à sa fidélité. Cette bienveillance de Dieu dans son alliance est un des articles fondamentaux de la foi d’Israël.[9] Une promesse de solidarité sans faille du Seigneur à son peuple. Salomon admire cette bienveillance d’un Dieu qui, dans sa grâce, se limite pour demeurer au milieu des siens, lui que l’univers entier ne peut contenir. Un Dieu qui, pour mieux rester avec les hommes, finira par s’incarner et planter sa tente parmi eux.[10]

La prière et la supplication de Salomon invitent le Seigneur à se tourner vers le lieu de culte proprement dit, mais reconnaissent explicitement que la présence de Dieu ne peut se limiter au Temple. Son nom[11] est partout et en tout temps. En tout lieu, il entend la prière de son serviteur qui s’adresse à lui et lui accorde son pardon.

Aujourd’hui, le Seigneur est dans nos Eglises, où il regarde avec bienveillance les cultes que nous lui rendons. C’est la partie communautaire, si importante et parfois délaissée, de notre foi. Au peuple rassemblé en son nom, il propose son alliance et sa fidélité. Mais Dieu est aussi au dehors de nos Eglises, de nos cénacles privilégiés. Il a pris chair d’homme et il est de nos rencontres, en particulier avec les plus petits, les démunis, les exclus. Il recherche notre humanité à la croisée de ses chemins de doute, de manque, de souffrance, de pauvreté. Avec le Christ, Dieu établit sa demeure chez les hommes, il a habité parmi nous. Désormais, le Temple du Dieu vivant est dans le cœur de tous les croyants.


[1] De longues descriptions figurent ainsi la construction du Temple (1 R 6,1-37), ou encore la fabrication des éléments en métal destinés à l’orner (1 R 7,13-52).

[2] Le passage de la mer des Joncs (Ex 14,25).

[3] Prophétie de Natan et promesse de fidélité à la descendance du roi David (2 S 7,1-17).

[4] Salomon était le deuxième fils que David avait eu de Bethsabée, femme d’Ourias le Hittite.

[5] L’emplacement de l’arche était dans le saint des Saints (1 R 8,1-13).

[6]Un Temple concurrent subsistera à Samarie, dans le royaume du Nord, après la scission du royaume de Salomon.

[7] Tout un espace était réservé à la réception et l’entreposage du bétail destiné aux sacrifices et donnait du Temple l’image d’un immense abattoir.

[8] Avant l’Exil à Babylone, les rois n’étaient pas uniquement des chefs militaires et politiques, mais officiaient occasionnellement comme prêtres. Une séparation entre la royauté et le sacerdoce n’interviendra que plus tard (Ez 4(-46).

[9] Tu reconnaîtras que c’est le Seigneur ton Dieu qui est Dieu, le Dieu vrai ; il garde son alliance et sa fidélité durant mille générations à ceux qui l’aiment et gardent ses commandements (Dt 7,9).

[10] Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous et nous avons vu sa gloire, cette gloire que, Fils unique plein de grâce et de vérité, il tient du Père (Jn 1,14).

[11] Le texte associe lieu et nom, deux termes qui sont usuellement utilisés en hébreu pour désigner Le Seigneur, dont on ne peut prononcer le nom, en révérence à sa transcendance.

méditation pour ce 5eme dimanche ordinaire

Merci à Alexis pour cette méditation dominicale

Trois hommes, trois appels, trois réponses. L’un se déclare impur, l’autre un avorton, le dernier a peur de son péché. Trois vocations : l’un est pardonné et sera prophète, l’autre sera comblé de grâce et verra son Seigneur, le troisième surmontera sa crainte et deviendra pêcheur d’hommes. Trois hommes, trois conversions, trois témoins qui nous invitent à les suivre. Au service de la Parole, au service de Dieu.

L’évangélisation est toujours à recommencer. Un sentiment d’inutilité et de découragement parcourt nos assemblées clairsemées et vieillissantes. A quoi bon peiner toute la nuit sans rien prendre ? On est dérouté par l’absence d’évidence quant aux moyens à employer, l’absence de recettes, l’incertitude sur les comment. Et le plus souvent, on ne peut constater que l’échec de nos maigres initiatives.

Un sentiment d’échec qui est largement évoqué par la Parole de Dieu. Le prophète Isaïe craignait le pire pour Jérusalem lorsqu’il reçut l’appel de Dieu. La communauté de Corinthe vivait une crise grave quand l’apôtre Paul a dû intervenir pour rappeler l’essentiel de la foi. Simon et ses compagnons, qui étaient au fait de leur métier de pêcheurs, s’étaient épuisés à travailler sans aucun effet, quand Jésus leur ordonne d’avancer au large et jeter les filets pour prendre du poisson.

Dans ces circonstances, la solution ne surgit pas de la routine, de manière spontanée. Elle vient d’une nouveauté, où les intéressés reconnaissent l’appel de Dieu : la manifestation des séraphins pour Isaïe, l’apparition du Ressuscité pour Paul, la pêche miraculeuse pour Simon et les disciples. Effrayés d’abord par leurs pauvres capacités et l’ampleur ou l’énormité de ce qu’ils pressentent, ils sont ensuite rassurés par une Parole de confiance. Pour oser la foi et prendre le risque d’accepter la mission en dépassant leurs craintes, leurs objections et leurs réticences.

L’accent est mis à la fois sur l’exigence de l’appel et sur la totale confiance du Seigneur malgré les insuffisances des hommes. Après tout, Jésus aurait pu choisir des gens plus qualifiés que ces pêcheurs de Galilée pour porter son message. Il ne manquait pas de spécialistes de la Parole de Dieu qui auraient été plus performants. Pourtant ce sont eux qu’il interpelle, comme il nous appelle encore aujourd’hui, malgré et peut-être à cause de nos manques, à témoigner en outrepassant nos effrois.

Ce que nous percevons comme déploiement de force et de transcendance nous effraye. Quand Dieu manifeste sa toute-puissance[1], nous restons, comme Simon-Pierre, confondus et désorientés. Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pêcheur. Aussi toute expérience religieuse pénétrante suscite une frayeur et un trouble qui trahissent la profondeur du ressenti. La confrontation à Dieu, l’irruption de sa gloire mettent à nu nos faiblesses, nos limites, nos manquements ou nos lâchetés. Nous prenons mesure de l’abîme qui nous sépare de sa sainteté. Malheur à moi ! Je suis perdu car je suis un homme aux lèvres impures, s’écrie Isaïe. Irrépressible vertige qui met devant nos yeux l’image de notre finitude et nous plonge dans l’angoisse de la mort, car on ne peut voir Dieu et vivre.[2]

Pourtant, avec le Christ, Dieu est là, près de nous, qui vient combler tous les précipices, abolir toutes les distances. Il est venu pour restituer à chaque homme sa dignité d’enfant de Dieu. Le Fils nous rejoint dans nos pauvretés, nos insuffisances ou nos contingences pour nous associer à sa gloire et sa mission. En nous accordant la grâce de sa confiance, il nous réconcilie avec notre propre grandeur, notre poids. En effet, comme le souligne Paul, la grâce dont il m’a comblé n’a pas été stérile. Désormais, fécondés par sa Parole, nous serons appelés, malgré nos lourdeurs, à être, avec Pierre, des pêcheurs d’hommes. Et ainsi de passer de l’effroi à la foi !  


[1] Une toute-puissance qui est pourtant une puissance d’amour maternel. Le mot puissant, shaddaï en hébreu, provient d’une racine verbale qui signifie enfanter, téter, donner le sein, ou encore d’un nom voulant dire matrice, utérus. La puissance de Dieu est ainsi une puissance matricielle.

[2] Tu ne peux pas voir ma face, car l’homme ne saurait me voir et vivre, dit le Seigneur à Moïse au renouvellement de l’Alliance à l’Horeb (Ex 33,20).

méditation du 1er février

La réanimation de la fille de Jaïre et la guérison de la femme hémorroïsse[1] dans l’évangile de Marc, au-delà de la question des miracles et de leur signification, interrogent sur la foi et sa relation au salut. Les événements interviennent dans la mouvance des pérégrinations de Jésus autour du lac de Tibériade,[2] après avoir choisi ses disciples et avant d’envoyer les Douze en mission.

Jésus est ainsi au bord du lac, où il assemble une grande foule. Cette présence signale le succès qu’il rencontre au cours de ses missions et sa renommée de guérisseur.[3] Il est abordé par un notable[4] qui le sollicite. Jaïre fait montre d’une révérence et d’une confiance exemplaires pour s’adresser publiquement à Jésus, thaumaturge certes reconnu, mais à la réputation sulfureuse.[5] Il lui faut donc un certain courage pour dépasser ces préjugés, mais aussi beaucoup de foi et une nécessité urgente[6] pour venir le trouver.  Jésus lui emboîte aussitôt le pas. Le groupe est enveloppé et écrasé par la foule qui l’accompagne, ce qui introduit et rend possible l’autre rencontre que fait Jésus.

Une femme surgit alors dans ce contexte de bousculade et interrompt l’action. Elle souffre d’hémorragies chroniques et son état est désespérant. Frappée d’interdit,[7] elle est exclue du corps social et tout contact lui est interdit sous peine de communiquer son impureté. Sa confiance sans doute un peu superstitieuse en Jésus la pousse cependant à transgresser la Loi en s’approchant de lui, allant jusqu’à toucher son vêtement.[8] La femme est guérie instantanément. Un contact qui inverse le processus car, loin d’être rendu impur, Jésus purifie lui-même la femme. Il réalise aussitôt que sa puissance a été efficace et il s’enquiert de qui l’a touché. Une réaction qui est interprétée comme un reproche par les disciples qui soulignent qu’il est vain de rechercher qui aurait pu le toucher dans pareille bousculade. Mais Jésus, qui perçoit la portée symbolique du geste, scrute la foule pour découvrir qui a posé tel geste audacieux. La femme s’approche dans une démarche hésitante. Elle dit toute la vérité, autrement dit elle montre qu’elle a fait la vérité en elle et qu’elle est passée d’une confiance superstitieuse à une foi assurée. Ce que souligne Jésus en disant «Ta foi t’a sauvée», reprenant ainsi le terme qu’elle a utilisé. Ce dont la femme est sauvée va bien au-delà d’une guérison physique, sa foi l’a libérée non seulement d’un mal incurable, mais plus encore de l’exclusion dont elle était l’objet. Désormais, elle peut reprendre son rang social, sa féminité et sa fécondité restaurées. Elle peut de nouveau vivre des relations sexuelles, enfanter et s’en va pacifiée. Celle qui sollicitait timidement un prodige d’un thaumaturge se trouve radicalement transformée par le miracle de la foi. La vie triomphe de la mort.

L’histoire interrompue de Jaïre reprend alors et Jésus poursuit son chemin pour aller guérir la fillette agonisante. Il est arrêté par des serviteurs de la maison du notable annonçant la mort de celle-ci. Leur remarque «Pourquoi ennuyer encore le maître ?» souligne leur manque de foi plus que leur résignation et contraste avec la réponse de Jésus «Sois sans crainte, crois seulement», qui résonne en écho du «Ta foi t’a sauvée» de l’épisode de l’hémorroïsse. Le point central est donc bien celui de la foi qui seule rend possibles les miracles. Jésus part alors accompagné de seulement trois disciples, Pierre, Jacques et Jean, le frère de Jacques.[9] Une présence qui souligne l’importance de ce qui est en jeu, rien de moins qu’une résurrection. A la maison, Jésus est confronté au tumulte et à l’agitation des deuils orientaux. Lorsqu’il dit que l’enfant n’est pas morte, il est en butte aux moqueries de l’entourage et met tout le monde dehors. Le reste de la scène se déroulera dans le secret de la chambre mortuaire, avec seuls témoins les parents et ses compagnons. Les mots[10] qui accompagnent le geste de Jésus appartiennent au vocabulaire de la résurrection. Son intervention est décisive et efficace, il fait se lever la jeune fille. La réanimation de la jeune fille est une préfiguration de la résurrection du Christ. La guérison est immédiate, la jeune fille est rendue à la vie et marche, les témoins en sont retournés. Jésus demande, comme il en a l’habitude, le secret absolu aux participants de la scène. Une consigne bien insolite en l’occurrence, mais qui vient souligner que ce qui s’est accompli ne pourra être vraiment compris que dans une perspective pascale, après la Résurrection du Christ. La vie ordinaire peut reprendre ses droits pour la jeune fille avec le savoureux et délicat conseil de Jésus de lui donner à manger. De nouveau, la vie a triomphé de la mort.

Aujourd’hui l’évangile nous introduit dans le mystère du salut qu’apporte Jésus dans la vie concrète de notre humanité. En premier lieu parce qu’il se laisse toucher par ceux qui l’approchent, par la détresse et le désarroi de ceux qui le pressent. Ce qui nous interroge sur notre niveau d’engagement envers lui, sur notre désir de relation, notre volonté de le toucher mais aussi de se laisser toucher par lui.

En deuxième lieu parce que Jésus agit dans le secret de nos cœurs, de nos intimités. Ce qui interpelle nos aspirations les plus profondes de nous laisser pénétrer par son amour, notre liberté d’accepter ou de refuser de nous ouvrir à lui, tout comme notre vigilance à discerner sa venue, sa présence discrète dans les moments privilégiés de nos existences.

En troisième lieu parce que c’est la foi qui sauve. Une foi qui est tout autre chose qu’une adhésion à une doctrine ou une réflexion théologique, mais l’expérience d’une rencontre avec une personne sur qui nous pouvons nous appuyer et compter, qui vient nous nourrir, en qui nous pouvons nous abandonner. Une foi qui nous pousse à faire la vérité en nous, à délaisser nos préjugés. Une foi qui nous donne le courage de témoigner face aux autres, aux incrédules. Même au risque de nous compromettre, de nous mettre en question, de sortir de nos zones de confort ou de sécurité.


[1] La cohérence interne des deux miracles est assurée par le fait que tous deux concernent des femmes, la répétition du chiffre douze (la jeune fille a douze ans, la femme est malade depuis douze ans), mais aussi le secret qui entoure ces deux figures féminines.

[2] Le lac de Tibériade faisait la limite entre des territoires juifs et païens. Jésus était en territoire païen et repasse sur la rive juive. Son discours s’adresse donc à un public juif.

[3] Car il y en avait tant guéri que tous ceux qui étaient frappés de quelque mal se jetaient sur lui pour le toucher (Mc 3,10).

[4] Un chef de synagogue, terme qui désigne un responsable du culte, mais aussi un membre notoire de la communauté.

[5] Jésus a été récemment diabolisé par les scribes : Et les scribes qui étaient descendus de Jérusalem disaient : «Il a Béelzéboul en tête» et : «C’est par le chef des démons qu’il chasse les démons» (Mc 3,22).  

[6] Sa petite fille est malade et sur le point de mourir.

[7] La Loi juive sur les écoulements de sang, notamment menstruels (Lv 15,19-27), la déclare impure. Il lui est par conséquent interdit d’approcher d’autres personnes.

[8] Le vêtement, dans la tradition sémite, représente la personne qui le porte. Toucher le vêtement de Jésus signifie alors toucher sa personne. De plus, les guérisons s’opéraient le plus souvent par contact physique avec le thaumaturge.

[9] Ces trois disciples sont les principaux témoins des événements marquants de la vie de Jésus. Ce sont les premiers appelés, les témoins des premiers miracles à Capharnaüm et en Galilée, mais surtout les seuls présents à sa transfiguration et à son agonie.

[10] L’araméen Talitha qoum signifie «Relève-toi» ou «Lève-toi», relevant du vocabulaire de la résurrection.