méditation pour ce 4 janvier

Malgré les apparences, les  trois épîtres johanniques sont des récits polémiques. Le ton qu’elles adoptent parfois indique que les communautés auxquelles elles sont adressées traversent une crise grave. La diffusion d’enseignements incompatibles avec la doctrine chrétienne menace alors d’y compromettre la pureté de la foi. L’auteur[1] pourfend ceux qu’il appelle antichrists, prophètes de mensonge ou menteurs. Trompés par une mystique de type gnostique[2], ils distillent une théologie en contradiction flagrante avec la révélation chrétienne. Ainsi, ils refusent de voir en Jésus le Messie ou le Fils de Dieu et rejettent l’incarnation. De plus, ils prétendent être sans péché et ne se soucient pas des commandements, en particulier celui de l’amour fraternel.

L’objectif des lettres de Jean n’est cependant pas de combattre directement ces courants gnostiques, mais plutôt de mettre en garde les communautés elles-mêmes contre leurs prétentions et de montrer que ce sont les chrétiens qui sont en communion dans la foi avec Dieu.[3] Les croyants doivent développer et affermir en eux cette véritable connaissance qu’est la certitude de foi.

La première lettre de Jean développe le thème de la communion des croyants avec Dieu, mais qui se manifeste comme une communion entre frères. Cette communion divine ne s’atteint que par et dans la méditation de Jésus Christ, Fils de Dieu. Les chrétiens peuvent ainsi pénétrer le mystère de Dieu en approfondissant trois aspects : Dieu est lumière, Dieu est juste, et surtout Dieu est amour.

L’amour vient de Dieu et s’enracine dans la foi, tel est le cœur de la révélation. L’amour est à la fois don de soi, gratuité et communion. En Dieu, l’amour unit le Père et le Fils. Mais cet amour divin se révèle et se communique. Nous tous, croyants, sommes appelés à participer à cet amour du Père et du Fils et à le propager. Cette vie de foi et d’amour est la condition directe de la connaissance de Dieu, sans elle, il est impossible d’y parvenir. Une connaissance progressive, puisque le croyant, s’il est vraiment né de Dieu[4] et pratique l’amour fraternel, découvre qui est Dieu et fait l’expérience de son amour.

En proclamant que Dieu est amour, Jean n’entend pas donner une définition abstraite de l’être divin, mais rappeler que Dieu s’est révélé dans son Fils comme un Dieu qui aime. Ce qui relève du domaine de l’expérimentation. Cet amour, qui s’est manifesté dans l’histoire par l’envoi du Fils, révèle en même temps l’amour du Père pour son Fils. La source de tout amour est en Dieu et reflète parmi les croyants la vie même de Dieu, communication d’amour dans les personnes de la Trinité.

C’est Dieu lui-même qui nous a aimés, sans aucun mérite de notre part. Il n’a pas hésité, pour le salut de l’humanité, à faire don de son Fils jusqu’au sacrifice de la Croix. C’est désormais en victime d’expiation que le Fils intercède pour nous devant son Père.[5]

En ce temps d’Epiphanie, où nous célébrons la venue de l’enfant-roi, lumière des hommes, Jean vient nous rappeler que le Christ nous révèle l’amour de son Père et que nous sommes invités à entrer avec lui et avec nos frères dans cette communion d’amour. Sans elle, nous ne pouvons accéder à la vérité de la connaissance de Dieu.


[1] Identifié traditionnellement à l’apôtre Jean, le disciple du Seigneur, l’auteur des trois épîtres n’indique nulle part son nom. Il s’identifie à l’Ancien, titre en usage dans les Eglises d’Asie. Il s’agit d’un homme qui jouissait d’une autorité considérable, en tant que témoin oculaire de la vie de Jésus.

[2] Le mot gnose signifie connaissance. Sans qu’on puisse identifier avec précision le courant gnostique, il s’agissait probablement des mêmes mouvements judaïsants pré-gnostiques contre lesquels Paul réagissait déjà dans ses épîtres, et qui déboucheront plus tard sur les systèmes gnostiques du deuxième siècle.

[3] Je vous ai écrit tout cela pour que vous sachiez que vous avez la vie éternelle, vous qui avez la foi au nom du Fils de Dieu (1 Jn 5,13).

[4] Quiconque croit que Jésus est le Christ est né de Dieu ; et quiconque aime Dieu qui l’engendre, aime aussi celui qui est né de Dieu (1 Jn 5,1).

[5] Tu as été immolé et tu as racheté pour Dieu, par ton sang, des hommes de toute tribu, langue, peuple et nation (Ap 5,9).

méditation pour l’Epiphanie

Le Christ se manifeste aujourd’hui au monde. Le Fils de Dieu s’incarne et apparaît sous la forme d’un enfant. L’Épiphanie appartient ainsi aux fêtes de la Nativité de Jésus. La tradition chrétienne célèbre de fait trois événements qui sont autant de manifestations, d’épiphanies du Christ : l’adoration des mages à Bethléem, le baptême au Jourdain et les noces de Cana.

L’Épiphanie fête la lumière du Christ qui illumine le monde. Et singulièrement, chez l’évangéliste Matthieu, le monde païen. L’étoile se lève à l’Orient. À l’est de Jérusalem, donc en Asie. Et ce sont des mages d’Orient qui suivent cette lumière. Des sages, des savants d’une autre culture, d’une autre religion, qui ne connaissent ni la Loi ni les Prophètes, qui se nourrissent d’autres textes sacrés.

Des païens reçoivent donc l’illumination et entament la recherche du Christ. D’autres religions que la nôtre pourraient ainsi mener à Jésus, mais la démarche est plus ardue, plus difficile. Il n’est pas suffisant, pour accéder au Christ, de le chercher, même laborieusement, en suivant son étoile, il faut, en plus, s’imprégner de la Parole de Dieu. Ce que font d’ailleurs les mages, puisqu’ils se renseignent, à Jérusalem, de ce que disent les Écritures du lieu où doit naître le Messie.

Les scribes, spécialistes en la matière, connaissent la prophétie de Michée[1] sur le rôle de Bethléem dans la promesse messianique. Ils savent tout au sujet du Christ mais ne font pas un pas en sa direction. La seule connaissance théorique de la Parole de Dieu ne suffit pas pour trouver Jésus, il faut le courage et la volonté de le chercher. Et quand ceux qui savent se refusent d’agir, ce sont d’autres qui interviennent.

Tous sont contrariés par la question des mages. Le roi craint pour son pouvoir et le peuple est bouleversé à l’annonce d’une naissance qu’il appelait pourtant de tous ses vœux. Jésus, à peine né, suscite déjà la contradiction. Sa personnalité dérange et est perçue comme une menace. Il vient déranger les habitudes et perturber le fragile équilibre des existences enténébrées. On préfère souvent ses ombres à la lumière.

Les mages pénètrent ainsi dans la maison de Bethléem où résident l’enfant et sa mère. Ils se prosternent et offrent leurs présents au roi qu’ils reconnaissent dans la fragilité d’un nouveau-né. De l’or pour le roi, de l’encens pour le prêtre et de la myrrhe pour le prophète. Prêtre, prophète et roi, Jésus réunit en lui toutes les attentes d’Israël. Héritier de David, dont la royauté s’étendra bien au-delà de son peuple.

Les mages peuvent le quitter, ils lui ont témoigné l’hommage de tout l’univers. Ils ne se sont pas laissés tromper par les paroles du roi Hérode, dictées par la peur et la jalousie. Ils empruntent pour le retour un autre chemin que celui, planté de violence et d’injustice, qu’il leur suggère.

Aujourd’hui, l’Épiphanie déploie la joie de Noël dans sa dimension universelle et fait retentir la louange des nations en adoration au Roi du monde. Le Christ se manifeste à nous et nous invite à suivre l’étoile qui nous mènera vers une rencontre décisive avec lui.

Nos existences sont habillées d’ombres et de clarté. N’arrêtons pas notre marche dans nos moments de ténèbres, laissons-nous guider par la lumière du Christ en nos vies. Reprenons des forces dans la Parole que Dieu nous donne. Apprenons à reconnaître celui que notre cœur cherche. Nous sommes, par la grâce de notre baptême, d’autres christs, prêtres, prophètes et rois, témoins de la tendresse de Dieu pour toutes les nations.     


[1] Et toi, Bethléem Ephrata, trop petite pour compter parmi les clans de Juda, de toi sortira pour moi celui qui doit gouverner Israël. Ses origines remontent à l’antiquité, aux jours d’autrefois (Mi 5,1).

méditation pour la sainte famille

Après sa méditation de Noël, Alexis nous partage celle de la sainte famille. Merci à lui de nous nourrir de ses belles méditations.

Fêter les familles signifie d’abord reconnaître la diversité et la complexité des structures familiales. De nombreuses figures coexistent dans la société : familles patriarcales ou matriarcales, familles nucléaires ou éclatées, familles recomposées, monoparentales, homoparentales. Elles présentent un dénominateur commun, la volonté d’une éducation des enfants. Eduquer[1] signifie le désir de rechercher l’autonomie et l’épanouissement des jeunes générations qui leur sont confiées, en les initiant aux valeurs et aux attitudes qui rendent possible une vie en société.

Une ambition que partage l’Eglise en proposant la Sainte Famille de Joseph, Marie et Jésus en modèle de la grâce de pratiquer les vertus familiales.[2] Un modèle n’est opérant que s’il rencontre deux besoins. D’abord être suffisamment proche de ce qu’il veut représenter pour qu’on puisse s’y identifier. Ensuite en être raisonnablement éloigné pour qu’on sache l’idéaliser. Sa crédulité résulte ainsi de la résolution de la tension entre identification et idéalisation. Ce qui est aussi vrai pour l’image de la Sainte Famille, telle qu’elle est décrite aujourd’hui dans l’évangile des premières paroles de Jésus au Temple.[3]

De premier abord, la famille de Jésus est une famille ordinaire que rien ne semble distinguer des familles juives de son temps. Marquée par sa culture, ses coutumes et ses rites, elle est rythmée par l’alternance du travail et des célébrations.[4] En cela, elle rassure et la plupart des familles peuvent s’y identifier.

Mais pour le croyant, cette famille est singulière, puisque Jésus est le Fils unique de Dieu enfanté par la vierge Marie et que Joseph est son père adoptif. Difficile dès lors de s’assimiler à elle, la distance est trop grande. Sauf si l’on se reconnaît en enfants d’un même Père. Par le baptême, nous composons la sainte famille de Dieu.

L’évangile d’aujourd’hui décrit une crise familiale, le récit d’une fugue. Un adolescent fugueur, un jeune en quête d’identité, à la recherche de son père. Voilà qui rejoint le quotidien de nos jeunes en recherche d’eux-mêmes. Aucun enfant adopté ne fait l’impasse de la découverte de ses racines. Crise comme le vivent toutes les familles, avec ses remises en question, ses discernements. Avec tous les ingrédients d’une crise, l’incompréhension des générations, l’angoisse des parents, leur impuissance à contrôler la situation, leur stupéfaction et peut-être leur secrète admiration devant le fils maître de l’événement. Et enfin le dépassement de l’incident dans un équilibre renouvelé.

L’aventure renseigne cependant d’avantage sur la nature des relations familiales en précisant de Jésus qu’il leur était soumis. Pour nous, la soumission est considérée comme une attitude de résignation, de subordination, d’allégeance à quelqu’un dont on dépend arbitrairement. Une relation discrétionnaire qui n’a rien d’équitable. Rien de tel dans la Bible, où la soumission est comprise comme le chemin de la sagesse des humbles qui mène à la vie, un itinéraire qui conduit vers le salut de Dieu. La soumission est la sagesse de l’homme devant la justice de Dieu. Dieu est juste dans sa façon d’ajuster sa relation à l’humanité. Sa justice vise d’établir des rapports harmonieux et équilibrés.[5] La soumission est ainsi la réponse de l’homme à ce Dieu qui veut s’ajuster à lui.[6] Elle suppose à la fois une aptitude de l’esprit qui oriente raison et foi à la contemplation, et une disposition de l’âme à s’abandonner à l’amour de Dieu.

Le récit évangélique révèle la consistance d’une famille. Il esquisse Joseph en père adoptif attentif. Présent et discret, protecteur mais silencieux. Une véritable paternité se préoccupe de l’éducation de l’enfant, sans panache ni esclandre, c’est la paternité du cœur. Marie se pose en mère soucieuse qui conserve en elle les traces des évènements. Parce que la mémoire forge l’identité, elle inscrit dans une lignée, dans l’avenir de tous les possibles, relie l’enfant à ses racines. Image réaliste et non idyllique d’une famille en prise avec la vie et sa complexité. Une famille singulière certes. Surtout une famille qui reflète tous les espoirs, les problèmes et les inquiétudes de toutes les familles de la terre.


[1] Du latin ex ducere, conduire dehors.

[2] La dévotion à la Sainte Famille est récente et s’est étendue au XIX° siècle sous l’impulsion de Léon XIII pour proposer aux familles un chemin de sainteté. Le pape Pie XI l’a érigée en 1921 en fête obligatoire.

[3] Les évangiles sont très discrets sur la famille de Jésus. Chez Matthieu : annonce à Joseph (1,18-19), fuite en Egypte (2,13-15), établissement à Nazareth (2,22-23), vraie famille de Jésus (12,46-50). Chez Marc : vraie parenté de Jésus (3,20-21.31-35), Jésus à Nazareth (6,1-6). Chez Luc : annonce à Marie (1,26-38), naissance et circoncision de Jésus (2,1-21), présentation de Jésus au Temple (2, 22-40), premières paroles de Jésus au Temple (2, 41-52), vraie famille de Jésus (8,19-21). Chez Jean : premier signe (2,1-12).

[4] Shabbat, fêtes, pèlerinages au Temple. L’entretien de Jésus avec les maîtres au Temple peut correspondre à une bar mitswah, rite de passage où le jeune (vers 12 ans) est invité à lire un extrait de la Torah.

[5] C’est ainsi qu’on peut comprendre l’exhortation de l’apôtre Paul aux Ephésiens : Vous qui craignez le Christ, soumettez-vous les uns aux autres (Ep 5,21).

[6] Ce qui n’exclut pas la négociation avec Dieu, comme le fait par exemple Abraham lorsqu’il intercède pour les justes lors de la destruction de Sodome et Gomorrhe (Gn 18,16-33).