Fêtons Saint André

voici la méditation d’Alexis en cette fête de Saint André, patron de l’église de Lierneux.

Fêter l’apôtre André, c’est peut-être d’abord se rappeler que Jésus n’a pas choisi ses premiers disciples parmi une élite intellectuelle. Ce sont des hommes simples, qui exerçaient un rude métier manuel, que Jésus a d’abord appelés. Il se les est attachés dès le début de son ministère public, pour qu’ils soient les témoins de tout ce qu’ils ont vécu avec lui, de sa mort et et de sa résurrection, et pour qu’ils portent jusqu’aux limites du monde la Bonne Nouvelle du salut.

André, le frère de Simon-Pierre, était comme lui pêcheur à Bethsaïde, sur la mer de Galilée.[1] Les deux frères étaient associés et possédaient une barque.[2] André, selon Jean l’Evangéliste,[3] avait été disciple de Jean-Baptiste et avait rencontré Jésus à son baptême au Jourdain. Il avait ainsi amené Simon-Pierre à suivre Jésus, ce qui lui vaut le titre de premier appelé.[4]

Selon la tradition, les deux frères ont suivi un parcours parallèle. Après avoir témoigné à Jérusalem, Pierre finira par se rendre à Rome où il périra crucifié dans le cirque de Néron. André, quant à lui, se rendra en Grèce où il subira le même mode de martyre à Patras.[5] C’est donc tout naturellement qu’il deviendra le patron tutélaire de l’Eglise de Constantinople,[6] comme Pierre celui de l’Eglise de Rome.[7]

Jésus s’est retiré en Galilée après son baptême au Jourdain et l’arrestation de Jean-Baptiste.[8] Il s’établit à Capharnaüm, au bord de la mer de Galilée. De là, il rayonnera en débutant sa prédication du Règne de Dieu.[9] Il débute en appelant ses premiers disciples.

Jésus appelle successivement par deux fois deux frères. Dans les deux cas, l’évangéliste souligne leur métier de pêcheurs. Pierre et André sont à leur compte, tandis que Jacques et Jean travaillent pour le compte de leur père Zébédée. Peut-être Jésus choisit-il des pêcheurs en fonction de ce qu’il les destine à devenir pêcheurs d’hommes.[10] Ou encore, son choix signifie-t-il que l’Evangile doit être annoncé aux pauvres par des pauvres, pour que l’on sache que c’est Dieu qui parle.[11]

Lorsque Jésus les voit, ils étaient en train de jeter le filet dans la mer. L’évangéliste désigne ce filet par un mot qu’il n’utilise pas ailleurs et qui signifie également lien, entrave. Autrement dit, ils jettent dans la mer – ils se débarrassent – d’une entrave. Ce lien qu’ils rejettent est celui qui les empêche d’accéder à la liberté. Ce sont donc des hommes qui s’apprêtent à se libérer que Jésus appelle. Pour leur permettre d’obtenir la liberté totale.

Jésus leur dit : Venez derrière moi. Et ils le suivent. L’action de suivre suggère, pour les Juifs, le respect, l’obéissance et les nombreux services que les disciples des rabbis doivent à leur maître. Jésus va plus loin lorsqu’il appelle lui-même ses disciples, contrairement à la tradition,[12] et en recevant d’eux une réponse immédiate.[13] Ils le suivent non seulement comme auditeurs, mais aussi comme collaborateurs et témoins. Peut-être sont-ils déjà trop libérés que pour se contenter de le suivre. Mais ils sont décidés à l’accompagner sur le chemin où il va, qui les mènera jusqu’au martyr. Ils sont prêts à porter leur croix.

Désormais ils deviendront pêcheurs d’hommes. En prêchant l’Evangile, ils rassembleront des hommes en vue du jugement et de l’entrée dans le Royaume de Dieu. Autrement dit, leurs filets ramèneront les bons comme les méchants. Et, comme autrefois avec les poissons, ils feront le tri pour retenir les justes et rejeter ce qui ne vaut rien[14], ceux qui rejettent l’amour que le Christ leur apporte.

Avec l’apôtre André, le Christ nous engage aujourd’hui pour être les témoins de l’Evangile. C’est en êtres humains libérés que nous sommes appelés à l’accompagner sur les chemins qu’il nous trace. Comme André, il nous destine à séparer le bien du mal, la justice de l’injustice, l’exploité de l’exploiteur, et bâtir avec lui le Royaume de paix, d’amour et d’équité.


[1] La mer de Galilée est aussi dénommée lac de Tibériade ou lac de Génésareth.

[2] Ce que rapporte, entre autres, Luc dans l’épisode parallèle de la pêche miraculeuse (Lc 5,1-11).

[3] L’évangile de Jean diffère de la tradition synoptique sur l’appel des premiers disciples (Jn 1,35-51).

[4] Dans les Eglises orthodoxes.

[5] Il sera crucifié tête en bas sur la croix de saint André.

[6] Le Patriarche œcuménique de Constantinople est ainsi le successeur d’André.

[7] Pierre est aussi le patron de l’Eglise d’Antioche.

[8] Marc situe l’appel des disciples, dans son épisode parallèle (Mc 1,16-20), dans les mêmes circonstances.

[9] Convertissez-vous, le Règne des cieux s’est approché (Mt 1,17b).

[10] C’est opinion d’Hilaire de Poitiers (mort en 376) : Le choix des pêcheurs montre l’activité future découlant de leur métier d’homme, les hommes, comme les poissons tirés de la mer, devant émerger du siècle en ce lieu supérieur, c’est-à-dire à la lumière du séjour des cieux.

[11] Saint Jérôme (vers 347-419) va dans ce sens : Voilà les premiers appelés à suivre le Seigneur : des pêcheurs, des illettrés, envoyés pour prêcher, afin qu’on ne puisse attribuer la conversion des fidèles non à l’action de Dieu mais à l’élégance et à la science.

[12] Le disciple juif choisit son maître, pour Jésus, c’est l’inverse.

[13] Les disciples le suivent sans délai, pas même celui de la réflexion.

[14] Le Royaume de Dieu est encore comparable à un filet qu’on jette en mer et qui rapporte toutes sortes de poissons. Quand il est plein, on le tire sur le rivage, puis on s’assied, on ramasse dans des paniers ce qui est bon et l’on rejette ce qui ne vaut rien (Mt 13,47-48).

méditation pour le premier dimanche d’Avent

Alexis nous partage sa méditation pour entrer dans l’année liturgique.

Devons-nous être dans la peur ou dans l’espérance de l’avenir ? Les drames successifs qui ébranlent le monde – crise sanitaire, persécutions, guerres, famines, crise des réfugiés, réchauffement climatique, inondations, catastrophes naturelles, dégradations de l’environnement – sont-ils des signes précurseurs des catastrophes plus grandes encore que décrivent les Écritures et qui préludent la fin des temps ou tout au moins celle d’une civilisation ? Nous manquons de clefs d’interprétation et cela nous angoisse.

Les premiers chrétiens étaient plus au fait de cette littérature apocalyptique. Ils savaient que c’est un langage codé qui signifie qu’un jour le monde créé, tel qu’il est, s’achèvera. Ce sera comme une dé-création, car un monde nouveau survient, une création nouvelle se prépare. Ce moyen d’expression est une révélation, un dévoilement. Un enseignement prophétique qui à la fois annonce ce qui advient et appelle à une adaptation des comportements.

Le contraste est grand entre, d’une part, l’affolement des nations, la peur qui s’empare des hommes, et, d’autre part, la tranquille assurance qui est demandée aux disciples : Redressez-vous et relevez la tête. Cette opposition définit un champ d’espérance. L’homme est menacé de crainte et d’angoisse, tandis que le disciple de Jésus est appelé à la vigilance. Un éveil qui embrasse en même temps le présent et l’avenir de l’humanité. Dans ce monde où tant de gens s’affolent des menaces accumulées, le croyant est convoqué à l’espérance, appelé à la vigilance, envoyé en témoin d’un monde nouveau.

Célébrer l’Avent signifie revivifier l’élan d’espoir qu’ouvre la venue de Jésus dans l’histoire des hommes. C’est une espérance ferme, car le bonheur a l’avenir pour lui. Mais c’est aussi une espérance active, qui se traduit par un amour de plus en plus intense et débordant envers toute notre humanité.

L’engagement dans le présent est une exigence permanente pour l’évangéliste Luc. Mais il réfère ici ce présent au futur, pour faire entendre que ce présent engage l’avenir. C’est au travers des choix faits aujourd’hui que le croyant prépare la rencontre avec le Fils de l’homme en quoi se résume son avenir. Une attitude de vie qui se traduit par la vigilance dans la prière et par l’attention aux événements de l’existence quotidienne. Apprendre à discerner en soi et dans son environnement les signes du temps qui annoncent ou préludent cette irruption du Christ dans notre univers. Signes parfois discrets de sa présence au creux de nos vies. Signes d’espérance d’une communion renouvelée entre les hommes, la nature et tous les êtres créés. Signes de bonheur dans la justice, la solidarité, la paix enfin renouvelées.

L’Évangile nous emporte vers des horizons lointains, il élargit notre regard pour l’orienter à longue portée. Grâce de l’Avent, qui nous arrache à la monotonie des jours pour nous révéler le sens profond de nos vies, pour nous rappeler la finalité ultime de nos existences. Avec le Christ, tout nous est donné, offert gracieusement. Mais ce que nous avons reçu ne paraîtra en plénitude que dans sa venue. Le temps de l’entre-deux, qui est le nôtre, est le temps de la vigilance, de l’attente amoureuse. Temps de la foi, temps d’espérance et temps de joie.

méditation de ce 23 novembre

Comme tous les mardis et les dimanches, Alexis nous partage sa méditation sur la parole du jour.

Le livre de Daniel se présente au lecteur comme l’œuvre d’un prophète contemporain de la captivité à Babylone. En fait, sa composition est complexe[1] et son auteur anonyme est probablement issu des mouvements juifs qui se sont retirés au désert pour lutter contre les occupants à l’époque hellénistique.[2] Il présente une combinaison originale de deux genres littéraires utilisés à l’époque, le récit didactique[3] et l’apocalypse,[4] tous deux mis au service d’un message d’espérance dans le triomphe de la puissance de Dieu sur les forces de mort. L’idée de la résurrection commence à prendre corps, ce qui en fait un trait d’union entre la théologie des prophètes et le message du Nouveau Testament.

Le cadre présumé du livre est ainsi la captivité à Babylone. Il met en scène Daniel et ses compagnons,[5] en qui il montre le type de juifs fidèles. Emmenés en exil et introduits à la cour du roi Nabuchodonosor, ceux-ci continuent de pratiquer la Loi sur des points que le paganisme critiquait fortement à l’époque de la persécution grecque, notamment en matière d’interdits alimentaires. Ils sont néanmoins reconnus par le roi pour leurs qualités de sagesse et de discernement.

Le songe de la statue[6] met en exergue la sagesse de Daniel, porte-parole du message prophétique du vrai Dieu. Dans l’Antiquité, les songes prémonitoires tenaient une grande place et leur interprétation consistait une part importante des techniques divinatoires. L’impuissance de la divination païenne est ici soulignée. Seul Dieu, maître du temps et de l’Histoire, connaît le secret de l’avenir et le révèle par l’intermédiaire de ses prophètes.

Nabuchodonosor est l’archétype du roi païen et Daniel lui dévoile le dessein de Dieu de consommation finale. L’histoire des empires païens est présentée comme une dégradation progressive des matériaux de la statue : l’or, suivi de l’argent, puis du bronze, puis du fer, pour en finir avec un mélange fragile de fer et de céramique. La statue à la tête d’or repose ainsi sur des pieds d’argile. Derrière l’allégorie, on reconnaît la succession des empires qui ont traditionnellement dominé l’Orient ancien, respectivement Babylone, la Médie, la Perse, l’empire d’Alexandre le Grand, divisé ensuite entre l’Egypte et la Syrie.[7] Tout cela débouche sur un jugement de Dieu[8] qui mettra fin à la puissance des empires humains et préludera l’installation de son règne qui subsistera à jamais.

Pour nous chrétiens, ce dévoilement progressif de l’histoire de l’humanité aboutit au Christ et au règne qu’il vient inaugurer. Le dessein de Dieu est bien ce royaume de paix et de justice qui supplante une succession de dominations où la force le dispute à la division. Au-delà de la vision apocalyptique, c’est bien la fragilité de nos sociétés qui est mise en évidence. Notre monde est un colosse aux pieds d’argile, les actualités dramatiques[9] que nous vivons le montrent à profusion. Notre mode d’existence, s’il nous procure un certain niveau de confort,[10] a cependant un prix, dont la facture nous sera un jour présentée. Notre économie mondialisée nous rend de plus en plus dépendants des matières premières que nous ne produisons pas ou plus,[11] de produits manufacturés en provenance de contrées lointaines[12] et des ressources énergétiques dont nous n’avons pas la maîtrise.[13] Nous vivons au-dessus de nos moyens, et ce que nous pensons être notre force accentue notre faiblesse. Nos comportements consuméristes et individualistes accentuent les inégalités et les injustices.

Mais au-delà de ces constats alarmants vient poindre une espérance. Elle est symbolisée par cette pierre qui se détache de la montagne, vient briser la statue et prend toute la place. Le Royaume de Dieu est là tout proche, le Christ l’a inauguré par sa mort et sa résurrection. Il nous engage à le faire croître dans notre monde. Travaillons-y, là où nous sommes, dans le concret de nos existences, par des actions de justice et de solidarité, par des comportements adaptés à notre environnement et à nos moyens. Faisons de notre faiblesse notre force.


[1] Il comporte une version hébraïque comportant des textes rédigés en hébreu et en araméen, et une version grecque (Bible des Septante) qui diffère parfois considérablement par des ajouts en grec.

[2] Sans doute l’auteur faisait-il partie des Assidéens qui avaient rejoints les partisans de Judas Maccabée lors de la révolte contre le roi séleucide Antiochus IV Epiphane (164).

[3] Un procédé pédagogique mis au service d’une leçon morale ou de sagesse. Le héros du récit, ses comportements et les évènements sont présentés de sorte que le lecteur puisse en tirer un message d’édification ou de réconfort.

[4] Une littérature de révélation (c’est le sens du mot apocalypse) mettant en scénario la crise finale de l’Histoire, où la divination et la révélation de choses cachées occupent une place importante.

[5] Les quatre héros sont Daniel, Hananya, Mishaël et Azarya. Ils recevront à Babylone d’autres noms, respectivement Beltshassar (qui signifie en chaldéen «Protège la vie du roi !»), Shadrak, Méshak et Abed-Nego.

[6] La statue est un colosse composite faite de matériaux divers. Son aspect terrifiant convient à une vision surnaturelle qui annoncera le jugement de Dieu.

[7] Les généraux d’Alexandre le Grand, à sa mort, se partageront son empire. L’Egypte échoira aux Lagides et la Syrie aux Séleucides. Une tentative de rapprochement entre les deux – par une politique de mariage dont la fragilité est ici symbolisée par le mélange de fer et de céramique – se déroulera en 194 devant le péril romain.

[8] La pierre se détachant de la montagne qui anéantit la statue.

[9] On pense particulièrement à la crise sanitaire et aux inondations dans nos régions, mais aussi à la crise des réfugiés économiques et climatiques des pays du Sud.

[10] Du moins dans nos pays «développés», mais au prix d’une accentuation des inégalités Nord-Sud et entre riches et pauvres.

[11] Particulièrement en agriculture, où nous ne produisons plus ce que nous consommons.

[12] Ainsi la Chine, qui fournit, par exemple, toute une série de composants électroniques, avec tous les coûts énergétiques de transport que cela représente.

[13] Particulièrement des énergies fossiles, dont le pétrole, qui finiront par se tarir. Nous sommes complètement dépendants de la production d’électricité.