méditation du 18 mai

Le discours d’adieu de Paul aux Anciens d’Ephèse présente une portée qui dépasse, par l’importance de son propos et la charge symbolique qu’elle représente, le cas particulier qu’il évoque. Pour en saisir tout l’enjeu, il est utile de le présenter comme le dernier acte missionnaire que Paul pose avant son voyage à Jérusalem[1], dont l’accomplissement représente pour lui la plus grande entreprise de toute sa carrière.

Paul se rend à Jérusalem pour y apporter le produit de la collecte qu’il a réalisée auprès de toutes les Eglises qu’il a créées pour les saints de Jérusalem. Cette collecte[2] est l’expression de la solidarité des communautés pagano-chrétiennes pour les pauvres de l’Eglise-mère de Jérusalem et répond à ce que les Apôtres avaient demandé de se souvenir des pauvres[3]. Paul en attendait les résultats les plus heureux pour l’Evangile à travers tout le monde romain et pour l’accomplir, il s’est jeté consciemment dans le plus grand des dangers, où peu s’en fallut qu’il ne perdit la vie.

Au cours de son troisième voyage missionnaire[4], Paul s’est adressé successivement à des Juifs[5] et à des païens[6]. Maintenant, son discours est destiné à des chrétiens, et même plus précisément à des dirigeants d’Eglise. Il s’agit à la fois d’un discours d’adieu[7] et d’une exhortation à des responsables.[8] Après avoir évoqué son passé en Asie, Paul en vient au présent et à l’avenir. Il terminera ensuite son discours par des exhortations à la vigilance et à l’amour fraternel. Il s’adresse à des Anciens, catégorie qu’il a déjà mentionnée[9] et dont il précise les fonctions exactes[10] pour la première fois.

Paul est à Millet[11] où il fait convoquer les Anciens d’Ephèse. Au moment de son départ pour Jérusalem, il les charge de poursuivre le travail que lui-même a accompli au service de l’Eglise et de l’Evangile. Il les avait déjà probablement installés après avoir apporté l’Evangile à la ville d’Ephèse et y implanté l’Eglise.[12] Les paroles qu’il leur adresse maintenant prennent le caractère solennel d’adieux définitifs et d’investiture dans une mission précise.

Le discours débute par une large évocation de l’œuvre missionnaire accomplie en Asie. Il insiste sur l’humilité du service pour le Seigneur et les difficultés rencontrées tant avec les Juifs[13] qu’avec les païens.[14] Aucune peine n’a été ménagée, rien n’a été caché ni gardé par devers soi dans l’annonce du plan de Dieu. L’appel à la conversion et à la foi[15] a guidé Paul dans le témoignage qu’il n’a cessé de rendre.

Le propos se poursuit par une mise en perspective de ce qui attend Paul dans son chemin pour Jérusalem en vue d’y distribuer la collecte. Il est enchaîné par l’Esprit, autrement dit, il pressent que le devoir qu’il s’impose sera difficile et semé d’épreuves. Mais il signifie sa détermination de poursuivre sa mission avec résolution. Même au prix de sa vie, il rendra témoignage à l’Evangile en annonçant le Royaume de Dieu. Il sait son adieu irrémédiable et est conscient d’avoir fait tout ce qu’il pouvait. Chacun est maintenant responsable de son propre sort et il passe la main.

Le discours de Paul conserve toute sa pertinence aujourd’hui, pour témoigner de l’Evangile et du Royaume de Dieu dans une société déchristianisée et hostile à tout ce que représente l’Eglise. Le témoignage que nous avons à porter doit se faire dans l’humilité, mais aussi dans la persévérance malgré les difficultés, les tracasseries et parfois les persécutions. Pour accomplir le plan de Dieu, il faut faire preuve de détermination et ne pas être avare de sa peine et de son temps. Il est indispensable également de mettre les gens à qui on s’adresse en position de prendre leurs responsabilités en ne s’appropriant pas le travail que l’on entreprend. Par-dessus tout, il faut placer sa confiance dans l’Esprit Saint et se laisser guider par lui. A ce prix seulement, notre appel à la conversion et à la foi sera crédible et nous pourrons faire progresser le Règne de Dieu.


[1] Il s’agit du troisième séjour de Paul à Jérusalem. Le premier a eu lieu au début de son ministère, après sa prédication à Damas (Ac 9,26-31) et le deuxième à l’occasion de l’assemblée de Jérusalem, destinée à résoudre le conflit relatif à la circoncision des païens (Ac 15,1-33).

[2] Le livre des Actes ne parle pratiquement pas de cette collecte (elle est mentionnée dans AC 24,17), peut-être à cause de l’arrestation de Paul à Jérusalem ou parce qu’elle avait perdu son intérêt quand Luc en fit la rédaction. Paul y attache de l’importance, puisqu’il la mentionne à quatre reprises (Rm 15,25-27.31 ; Ga 2,10 ; 1 Co 16,1-3 ; 2 Co 8 – 10).   

[3] Simplement, nous aurions à nous souvenir des pauvres, ce que j’ai eu bien soin de faire (Ga 2,10).

[4] Parti d’Antioche (Syrie) en 49, Paul ira jusque Jérusalem en passant par l’Asie, notamment Corinthe et Ephèse (Ac 18,23 – 21,14).

[5] Discours à Antioche de Pisidie (Ac 13,16-41).

[6] Discours à Lystre (Ac 14,15-17) et à Athènes (Ac 17,22-32).

[7] Qui a parfois les mêmes accents que les mots qu’il adresse à Timothée (2 Tm 3).

[8] Qui présente des recoupements avec 1 Tm, Tt et 1 P 5,14.

[9] Pour leur signaler la collecte (Ac 11,30) ou citer leur désignation dans les Eglises (Ac 14,23).

[10] Prenez garde à tout le troupeau sur lequel l’Esprit Saint vous a établis gardiens (episcopos), pour paître (poimainein) l’Eglise de Dieu (Ac 20,28). Une tradition protestante (notamment anabaptiste et baptiste ou encore méthodiste) verra dans ce texte, et dans l’adresse correspondante de Pierre aux Anciens (1 P 5,2) une équivalence entre les anciens (ou presbytres), les pasteurs et les évêques (ou épiscopes).

[11] Dans sa hâte de se rendre à Jérusalem, il ne veut pas perdre de temps en se rendant à Ephèse (Ac 20,16).

[12] Bien que le fait ne soit pas mentionné à son départ d’Ephèse pour la Grèce et la Macédoine (Ac 20,1).

[13] Mésaventure avec les exorcistes juifs (Ac 19,11-20).

[14] Emeute à Ephèse (Ac 19,21-40).

[15] L’appel à la conversion des péchés est la conclusion habituelle des discours missionnaires (Ac 3,19).

méditation pour le 7eme dimanche de Pâques

Merci à Alexis de nous partager si régulièrement ces méditations.

Fidélité et vérité, voilà les maîtres mots de la prière que Jésus adresse à son Père, la dernière avant sa mort. Que les disciples restent fidèles au nom qu’il leur a donné, tout comme lui les a gardés fidèles. Dans quelques heures, il remettra volontairement l’esprit[1], achevant ainsi sa mission. Il peut partir, ses disciples sont là pour poursuivre la tâche, faire connaître au monde l’amour du Père. L’heure est celle de la gloire du Christ. En donnant notre confiance au Fils, nous nous associons à lui dans sa communion avec le Père et nous participons au jaillissement de vie qu’est l’amour de Dieu.

Jésus centre son discours sur les disciples. Il n’en abandonne pas moins le thème de la gloire car les croyants, par leur fidélité, permettent au nom de Dieu – à Dieu lui-même – révélé par son Fils de continuer à être glorifié. En accueillant le Fils, qui manifeste le nom du Père, ils entrent en effet dans une telle communion avec lui qu’aucune entreprise des forces de ce monde ne pourra l’en séparer. Et cette communion entraîne l’unité dans l’amour mutuel. Jésus assure à ses disciples une protection qui va bien au-delà des événements de la Passion auxquels ils vont bientôt être confrontés, car il les sauvegarde dans les épreuves de la fin des temps qui risquent d’enfermer les pécheurs dans un état opposé à la vie véritable[2] à laquelle ils sont appelés.

Les disciples sont dans le monde, mais comme Jésus, ils n’en font pas partie. Le passage du Fils vers le Père ne menace en aucune manière la joie profonde qu’ils ont en eux dans l’accueil de la Parole de Dieu. En effet, l’Evangile est à jamais garant de la présence du Christ dans la communauté des croyants. Jésus envoie les disciples dans le monde à sa suite pour être en son sein la manifestation de ces temps derniers qu’il est venu annoncer. Cette tâche conduit nécessairement à l’affrontement de la puissance du mal et de la haine, que seule l’aide du Père permettra de surmonter. Cette hostilité n’est cependant pas tragique, elle se vit dans la joie, parce que Jésus donne aux siens l’assurance de la victoire.

Le Père Saint a envoyé son Fils, le Saint de Dieu[3]. Les disciples doivent ainsi recevoir, pour l’exercice de leur mission, la même sainteté qui les met à part[4] de ce monde où ils sont à la fois présents et étrangers. C’est par sa Parole qui est vérité[5] que Dieu consacre l’être humain. Ainsi, en accueillant la parole, les disciples sont consacrés pour leur mission, et ils sont envoyés pour porter cette Parole[6]. Ou encore, l’instrument de leur sanctification, c’est la vérité de Dieu qui se manifeste dans le Verbe incarné auquel ils adhèrent par la foi. Cette consécration les rend capables d’accomplir la mission dans le monde.

Jésus se consacre lui-même pour eux. Cette consécration, dans la mesure où elle engage la totalité de son être et de son agir, englobe l’oblation de la mort. Autrement dit, Jésus exprime la volonté d’offrir librement sa vie pour la consécration de ses disciples[7]. La sanctification des disciples se fonde finalement sur le sacrifice de la Croix et sur le don de l’Esprit par le Christ glorieux.

Jésus prie pour ses disciples, donc pour nous. Il demande au Père, pour eux, pour nous, une double fidélité : la fidélité à Dieu, à son amour, à sa volonté, et la fidélité à l’amour fraternel, à l’unité. Si le Christ en fait, avec insistance, l’objet de sa prière, c’est que cette double fidélité n’est pas acquise une fois pour toutes. C’est qu’elle est toujours en gestation, en butte au questionnement, au doute, à la crainte. N’ayons pas peur de partager nos angoisses, de dire nos difficultés, nos chutes. Et de prier ensemble. La prière de Jésus, la prière avec Jésus, nous remettra debout, nous rendra plus forts.


[1] Comme il l’avait lui-même annoncé (Jn 10,18).

[2] Comme Judas, dont le comportement tend en fait vers sa perdition.

[3] Seul Dieu est saint et la sainteté du Père fonde celle du Fils et des disciples : Car c’est moi le Seigneur votre Dieu ; vous vous sanctifierez donc pour être saints, car je suis saint (Lv 11,44).

[4] Mettre à part, consacrer, sanctifier sont des synonymes qui signifient être séparé du domaine profane pour être introduit dans la sphère divine. Seul Dieu peut le faire.

[5] Une prière juive dit d’ailleurs à ce propos : Purifie nos cœurs pour te servir dans la vérité. Toi ô Dieu, tu es vérité et ta parole est vérité et demeure pour toujours.

[6] C’est l’Esprit Saint qui les rendra capables du témoignage (Jn 20,21-23).

[7] Ce qui explique que cette prière de Jésus (Jn 17) est fréquemment appelée la prière sacerdotale (le mot signifie sacrifice), terme que Cyrille d’Alexandrie (vers 375-444) a utilisé pour la première fois.

méditation pour l’Ascension

Merci à Alexis de nous partager une méditation supplémentaire.

L’Ascension n’est pas une fête autonome. Elle s’inscrit dans la dynamique de Pâques, en y apportant la richesse de ses expressions symboliques. Jésus quitte les siens pour entrer dans la présence divine et pour faire place à un autre type de présence, celle de l’Esprit. Une relation de communion est instaurée, puisque Jésus continue de travailler avec ses disciples dans la mission qu’il leur confie.

Le récit de l’évangile selon Marc a la sobriété d’un sommaire racontant les faits. Il est fait d’un double mouvement à la fois vertical et horizontal. La dimension verticale est bien sûr l’ascension elle-même de Jésus qui fut enlevé au ciel et s’assit à la droite de Dieu. Peu de personnages bibliques[1] sont ainsi élevés, et sa session à la droite du Père manifeste clairement la Seigneurie de Jésus.

La dimension horizontale est celle de la mission des disciples. Ils sont envoyés proclamer l’Evangile à toute la création. Voilà qui élargit considérablement la mission de Jésus, qui au départ s’adressait à ses compatriotes. L’annonce est désormais universelle, et la Bonne Nouvelle de la Résurrection concerne non seulement toute l’humanité[2], mais s’étend à tous les êtres créés, elle a une portée cosmique.

Cette évangélisation s’accompagne d’actes de puissance réalisés par les disciples. On peut se demander pourquoi notre mission à nous, nos enseignements et nos catéchèses, n’ont plus les mêmes résultats et se déroulent sans grand prodige ! Peut-être devrions-nous avoir un autre regard sur ce que réalisaient les premiers disciples et en tirer des enseignements pour notre manière de faire. Le premier signe qui accompagnait ceux qui deviendront croyants est l’expulsion des démons. Avant toute chose, ne devons-nous pas traquer les vieux démons qui nous obsèdent : l’argent, le pouvoir, la domination, l’intolérance ? Ne devons-nous pas parler la langue des femmes et des hommes d’aujourd’hui, nous investir d’avantage dans les nouvelles techniques de communication ? N’avons-nous souvent pas peur d’affronter un monde qui nous est hostile, de narguer les serpents qui l’habitent, de défier les poisons qu’il distille ? Ce n’est peut-être qu’à ce prix que nous pourrons guérir nos contemporains de leurs maux et de leurs blessures.

Un autre aspect du discours de Jésus doit également attirer l’attention. Il dit en effet que celui qui croira et sera baptisé sera sauvé ; celui qui refusera de croire sera condamné. Une parole tranchée, à laquelle on est peu habitué, et qui déroute de l’image qu’on a parfois d’un Jésus qui sauve tout le monde par le seul fait de son amour. La foi est un don, elle est gratuité, et il peut paraître choquant que l’absence de foi conduise à la condamnation. Qu’est-ce que cela signifie ?

Jésus donne deux conditions pour le salut, croire et être baptisé. Croire signifie plus qu’adhérer à une doctrine, croire veut dire entrer dans une relation de confiance avec un Dieu sur qui on peut s’appuyer, de qui on peut se nourrir, et marcher avec lui. C’est cela que Jésus signifie à multiples reprises lorsqu’il dit «Ta foi t’a sauvé» à ceux qu’il guérit et relève.

Mais croire ne semble pas ici suffisant, il faut en plus être baptisé. Les textes évangéliques montrent à suffisance que le baptême est fait d’eau et d’Esprit. D’eau tout d’abord, cette eau qui est symbole à la fois de vie et de mort.[3] Être baptisé, c’est être plongé avec le Christ dans la mort pour ressusciter avec lui. C’est par conséquent faire l’expérience d’une épreuve qui nous relève, nous réveille.

Le baptême est également fait d’Esprit, autrement dit, il fait expérimenter la présence de l’Esprit Saint en nous. La vie spirituelle est un enjeu fondamental dans un monde pétri de valeurs matérielles. L’Esprit est un puissant facteur de transformation de l’existence et de la société dans laquelle nous évoluons.

Accepter ces expériences spirituelles nous ouvre à un chemin de vie. Les refuser, en se cantonnant aux réalités matérielles et à la seule recherche du confort, mène finalement à un cul de sac. C’est s’engager dans un chemin de mort et se condamner à l’impasse. Au contraire, laissons-nous entraîner par Jésus vers la vraie vie par son ascension vers le Père. Et nous serons unis à sa Résurrection.


[1] L’Ancien Testament cite Elie et Enoch, les traditions catholique et orthodoxe parlent de Marie.

[2] Chez Matthieu, les disciples sont envoyés à toutes les nations (Mt 28,19).

[3] Symbole de vie car l’on ne peut vivre sans eau ; symbole de mort puisque l’on ne peut vivre plongé dans l’eau.