méditation du 9 02 2021

Aujourd’hui, Jésus met en jeu, avec le thème des traditions et du formalisme rituel, la nature même du rapport à Dieu de l’être humain. Dans le cadre de l’évangile de Marc, après une première multiplication des pains, la marche sur la mer et les guérisons opérées à Génésareth, les discussions de Jésus avec les autorités juives n’ont pas encore pris le caractère polémique et dramatique qu’elles auront plus tard.

La discussion sur le pur et l’impur avec les pharisiens s’inscrit en contraste avec le succès que rencontre Jésus auprès des foules. Elle constitue, pour les communautés chrétiennes à qui l’évangile est destiné, une base de compréhension nouvelle qui rend possible l’unité des juifs et des païens au sein de l’Eglise.

La question de la pureté est fondamentale dans le judaïsme pour qui tout ce qui est impur conduit à la mort et ce qui est pur conduit à Dieu. Les pratiques de purification ne sont donc pas hygiéniques, mais rituelles. Au-delà du rite, c’est le rapport du juif croyant à Dieu qui est concerné, car ce qui est impur empêche d’avoir accès au monde sacré et coupe de la vie qui est en Dieu.

Les pharisiens questionnent Jésus en voyant ses disciples prendre leur repas avec des mains impures, c’est-à-dire non lavées. Le ton est interrogateur, car le fait s’inscrit en rupture de la tradition des anciens. Il appelle une explication, ou une mise au point. La réponse de Jésus s’appuie sur une des autorités les plus incontestables, celle du prophète Isaïe. Celui-ci a dénoncé le formalisme religieux qui réduit la foi à des rites extérieurs qui n’engagent pas le cœur du croyant[1]. L’essentiel est pourtant ce culte du cœur.

L’accusation d’hypocrisie que porte Jésus est forte. Le terme[2] sous-entend en effet l’intention de fausse apparence, d’artifice d’une personne dont les actes ne correspondent pas avec les pensées. De plus, dans l’esprit sémite[3], il se charge d’un sens qui signifie pervers, impie. Un hypocrite est en puissance de devenir un impie. Il ne peut donc se tenir en présence de Dieu. Il devient aveugle dans son discernement et son jugement est faussé, perverti.

Les hypocrites, dénonce Jésus, dénaturent le commandement de Dieu en le remplaçant par une tradition humaine. Il illustre son propos par l’exemple du poids accordé aux parents. Les obligations de secours et de solidarité envers les parents – l’impératif de donner à ses père et mère toute l’importance qu’ils représentent[4], ainsi la sanction de mort liée à sa transgression[5]  – sont contournées par des traditions d’origine humaine. On était ainsi dispensé d’assister ses parents en faisant le vœu de donner au Temple[6] les biens qui seraient destinés à leur venir en aide. La pratique des pharisiens est purement humaine.

Aujourd’hui encore se pose la question d’une religion qui tombe dans le piège du formalisme, dont les pratiques rituelles cachent des intérêts uniquement humains. Nos rapports à Dieu ne sont-ils pas trop extérieurs, en nous accrochant à des rites dont nous avons parfois perdu le sens ? L’urgence de notre époque est de passer à une relation à Dieu plus intérieure, de cœur à cœur. D’adopter une attitude vraie. De pratiquer une religion du cœur qui se manifeste par des actions de miséricorde envers les petits, les pauvres, les exclus, pour faire éclore un monde plus juste, plus solidaire.


[1] Is 29,13 : Le Seigneur dit : « Ce peuple ne s’approche de moi qu’en paroles, ses lèvres seules me rendent gloire, mais son cœur est loin de moi. La crainte qu’il me témoigne n’est que précepte humain, leçon apprise. »

[2] Le mot grec est au départ un terme de théâtre. Il signifie un rôle de théâtre, une réponse dans un dialogue. De l’imitation volontaire, on passe alors à un sens moral de feinte, de ruse.

[3] Le mot araméen qui sous-tend le terme grec est hanefa, qui lui donne une connotation d’impiété.

[4] Alourdis ton père et ta mère (Ex 20,19 et Dt 5,16). Le verbe honorer n’existe pas en hébreu en tant que tel, il est rendu par donner du poids, alourdir.

[5] Quand un homme allège son père et sa mère, il sera mis à mort. Il a allégé père et mère, son sang retombe sur lui (Lv 20,9). Il ne s’agit pas d’une malédiction au sens où on l’entend habituellement, mais d’une action d’effacement progressif, d’allègement (en opposition à un alourdissement). La sanction de mort est généralement interprétée comme un chemin qui mène à la mort, donc une route sans issue.   

[6] En déclarant ces bien qorban, littéralement offrande.

méditation pour le 5eme dimanche du temps ordinaire

Capharnaüm peut se traduire par «village de la consolation». Le nom est approprié pour caractériser ce qu’y opère Jésus. Il s’est établi là avec ses disciples après l’arrestation de Jean-Baptiste. Et il rayonne à partir de là dans toute la Galilée pour apporter la Bonne Nouvelle de la consolation, du pardon de Dieu à une humanité blessée. Il enseigne avec l’autorité que lui confère son Père et chasse les esprits impurs.

La renommée de Jésus s’est répandue dans toute la région, il attire les foules au point d’engorger la maison où les frères André et Simon l’ont accueilli. Sa compassion pour ceux qui s’adressent à lui le pousse à accomplir de nombreuses guérisons et exorcismes[1]. L’évangile nous place ainsi aujourd’hui au cœur de l’action du Christ. Comment il enseigne, comment il apporte réconfort à ceux qui l’abordent.

Les séances de guérisons occupent une partie essentielle de sa mission. Jésus prend le temps d’accueillir les personnes, seules ou en groupes. Il les écoute, les aide, les console, leur montre toute la compassion, tout le respect qu’il a pour elles. Il ne les réduit pas à leur maladie ou à leur possession, mais les invite à aller au-delà de leur souffrance. Pour leur rendre leur dignité, les relever, les libérer du poids de leur mal ou de leurs fautes. Il les renvoie vers la vie.

Ainsi en est-il de la belle-mère de Simon, qu’il remet debout en lui saisissant la main. Ce contact physique dit tout le tact et toute la tendresse de Jésus pour la malade. Il se rend proche d’elle pour lui manifester avec délicatesse sa grâce de guérison. Il la fit se lever. Le terme utilisé est le même qui viendra signifier la résurrection de Jésus. La grâce qui opère en elle est ainsi grâce de résurrection, et sa guérison est à la fois physique et spirituelle. Il ouvre la femme à une vie nouvelle, promesse de Pâques.

Aussitôt remise sur pied, la femme les servait. Beaucoup plus qu’un simple service domestique, le terme désigne un ministère communautaire et liturgique. Jésus remet les êtres humains debout pour qu’ils se mettent au service de leurs sœurs et frères. S’il redonne la santé du corps et de l’esprit, c’est pour faire circuler la vie et semer l’espérance. Si Jésus guérit, c’est pour sauver de tout mal. S’ils sont multitude ceux qui veulent être guéris, ils sont moins nombreux ceux qui désirent se lever à une vie nouvelle pour entreprendre de l’inédit, donner un sens à leur existence, faire que leur pleine santé serve.

Le lendemain, déconcertant, Jésus se retire au désert pour prier. Le désert est l’endroit privilégié de la rencontre avec soi-même et avec Dieu, il est le lieu où se libère la parole[2]. Jésus, même s’il est homme de relations qui va au-devant de grands groupes, est un être d’une profonde Intériorité. Sa motivation est dans sa relation personnelle et particulière à son Père. Dans la prière solitaire, ce cœur à cœur avec lui, il trouve les ressources pour affronter les épreuves de l’existence et la force d’aborder ceux qui le pressent et le harcèlent. Son énergie puise à la source de cette intimité filiale.

Jésus ne se cantonne pas à Capharnaüm. Allons ailleurs, dit-il à ses disciples. Autrement dit, sortons de nos zones de confort pour porter l’espérance de l’Evangile à l’extérieur de nos Eglises. Au risque de nous confronter au choc d’autres cultures, d’être rejetés. La vie est au dehors et pas dans des cercles repliés sur eux-mêmes. Faisons émerger des communautés renouvelées par le souffle de la Parole. C’est pour cela que je suis sorti, nous dit Jésus.


[1] Dans l’esprit de l’époque, la maladie a toujours part liée au mal ou à la possession.

[2] Le mot «désert» en hébreu dérive du participe présent du verbe «parler». Le «parlant», celui qui parle, s’éveille à sa propre parole.

méditation de la chandeleur

La Chandeleur est la fête de la lumière. Mais elle célèbre d’abord la Présentation du Seigneur au Temple. Et également celle de la Purification de la Vierge Marie, ses relevailles. La date en est traditionnellement fixée au 2 février, soit quarante jours après Noël. La fête clôture les manifestations de la Nativité.

La Chandeleur est la fête des chandelles,[1] qui a donné lieu très tôt d’une procession aux flambeaux.[2] Les chandelles bénies sonr supposées éloigner le mal et rappellent que le Christ est la lumière du monde. La fête a supplanté une série de fêtes romaines ou païennes qui se déroulaient toutes en février[3] et qui avaient un sens de purification, tant de la terre que des êtres humains dans l’espoir de la fin de l’hiver.

Ainsi les Romains célébraient-ils les lupercales le 14 février pour la fécondité des troupeaux. De même les Celtes fêtaient le 1er février l’Imbole, rite en l’honneur de la déesse Brigit[4] pour célébrer la purification et la fertilité au sortir de l’Hiver. Chez les peuples germaniques et scandinaves, célébrait-on à la même époque le culte de l’ours[5], au moment où ce plantigrade[6] sort de sa tanière en fin d’hiver.

La tradition des crêpes de la Chandeleur est très ancienne. Les lupercales, puis la fête de la Présentation du Seigneur au Temple étaient l’occasion de déplacements de foules importantes à Rome et les crêpes, faites avec les réserves de farine, étaient destinées à sustenter les pèlerins. C’était aussi l’époque à laquelle commençaient les semailles d’hiver et on se servait de la farine de l’année précédente pour confectionner les crêpes en symbole de prospérité pour l’année à venir. Leur forme ronde et leur couleur dorée rappelaient par ailleurs le soleil enfin de retour et la mort de l’hiver à l’époque de l’année où les jours s’allongent de plus en plus vite.

La présentation de Jésus au Temple intervient dans l’évangile de l’enfance de Luc après la naissance à Bethléem, la visite des bergers et la circoncision de l’enfant. Pareille présentation n’est nullement requise par la Loi. Ce qui est par contre prescrit est la purification de la mère et le rachat du premier-né. Ce qui explique le sacrifice offert par les parents de jésus. Les prophéties de Siméon sur Jésus correspondent à celle de Zacharie sur son fils Jean-Baptiste. Comme l’atteste la présence sur lui de l’Esprit-Saint, le vieillard est prophète, avec mission de saluer l’avènement du Sauveur –  le Christ du Seigneur – et de dévoiler à ses parents quelques traits de sa mission. De même la prophétesse Anne, dont la vie entière avait été consacrée au service de Dieu, annonce-t-elle le salut apporté par Jésus au peuple de Dieu.

Ainsi donc, Siméon prophétise le salut de Dieu apporté aux païens. C’est la première annonce du salut des nations dans l’œuvre de Luc. Il ne sera clairement proclamé qu’à partir de la révélation pascale. Jésus est l’auteur de ce salut, il est la lumière des nations : Car mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples, lumière qui se révèle aux nations et donne gloire à ton peuple Israël.[7] Ou plutôt la lumière qui apporte la révélation[8] au sens fort à tous les peuples. L’universalité du salut apparaît ainsi clairement. La prophétie rappelle certaines autres du second Isaïe[9] où Dieu révèle au prophète, ou encore à son serviteur. [10] Jésus est ainsi identifié au serviteur, il est celui qui vient accomplir les prophéties d’Isaïe.

Jésus est cette lumière qui apporte l’espérance à ceux qui tâtonnent dans les ténèbres : Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu une grande lumière. Sur ceux qui habitaient le pays de l’ombre, une lumière à resplendi.[11] L’opposition entre lumière et ténèbres introduit une dimension supplémentaire. On expérimente en effet tous les matins, particulièrement dans la période où les jours s’allongent, que la lumière, avec l’apparition du soleil, vient dissiper les ombres de la nuit. L’image du lever du soleil est assimilée, dans la mentalité du temps où le texte est rédigé, à l’avènement du roi.[12] Si la lumière représente le salut, les ténèbres sont par contre synonymes de malheur, d’oppression, de mort. La symbolique évoque alors l’apparition de la gloire de Dieu, comparée au lever du soleil[13]. Jésus apparaît ainsi dans la gloire de Dieu pour vaincre les ténèbres de la mort et du péché.

Cette lumière qui émane de Dieu est grâce et bénédiction pour son peuple et rédemption pour tous : Qu’Elohim nous fasse grâce et qu’il nous bénisse, qu’il fasse briller sa face avec nous – pour connaître ton chemin sur la terre et parmi toutes les nations ton salut.[14] Jésus nous reflète le visage de son Père et enseigne la manière dont il se conduit avec nous.

Quelle est cette lumière ? Le terme hébreu lumière qui la désigne dérive d’un verbe[15] qui signifie éclairer, briller, luire, s’éclaircir, faire lumière sur, avec une nuance de bonheur dans ce que cette action apporte. La lumière, et particulièrement celle du Christ, est donc bonheur, sérénité, cet apaisement que donne l’éclat du soleil au matin.

Mais le mot signifie encore feu, flamme. On pense alors au feu du fondeur de la prophétie de Malachie[16], qui purifie. L’image métallurgique empruntée à la flottation des métaux, qui permet de les affiner des inclusions d’impuretés, est claire. Elle s’applique pleinement à Jésus, qui vient étendre l’alliance à tout l’univers et purifier l’humanité entière de toute souillure.

Enfin, le même mot hébreu désigne aussi, curieusement l’herbe dans un sens générique, peut-être les légumes verts qui fleurissent dans le jardin de la vie. On peut penser à la nourriture, et Jésus serait alors, ou son enseignement, comme une nourriture spirituelle. Mais ce sont généralement des termes plus spécifiques qui, dans la Bible, désignent la nourriture végétale.

On peut aussi songer à la fragilité de l’herbe, qui se dessèche et s’étiole. Et à la comparaison du second Isaïe[17] avec le peuple, qui peut se flétrir comme l’herbe. Et conclure que le soleil, s’il est trop puissant, peut épuiser l’herbe qui va alors faner.

On peut plus sûrement considérer la force de l’herbe de pousser et de subsister partout, même dans les endroits les plus arides, au désert. Ce sont alors ses qualités de croissance et de fructification qui viennent enrichir l’idée de lumière. La lumière permet ainsi aux nations de grandir. Jésus, qui apporte cette lumière, rend possible cette fécondité qui est une forme de sagesse. Le psalmiste le rappelle : L’ouverture de ta Parole fait lumière et rend sage les simples. [18]Le Christ est cette lucarne (encore un mot dérivé de lumière) qui ouvre l’accès à la sagesse, à la croissance. Il fait la lumière sur nos existences pour qu’elles portent du fruit.

En cette fête de la Présentation du Seigneur au Temple, laissons-nous pénétrer de la lumière du Christ. Qu’elle nous apporte bonheur et apaisement en nous débarrassant de nos scories. Qu’elle nous ouvre à la sagesse et nous fasse grandir dans l’amour de Dieu.


[1] Du latin candelarum, qui a donné en picard, par exemple, candeille.

[2] Inaugurée par le pape Gélase I en 473.

[3] Le mois de février provient du verbe februari qui signifie purifier.

[4] L’Eglise catholique célèbre sainte Brigitte le 1er février.

[5] L’ours est aussi l’animal carnavalesque par excellence, et le mois de février est celui du début des carnavals.

[6] Saint Blaise, dont l’étymologie du nom fait penser à Ours, et qui est associé à une bénédiction de la gorge avec des chandelles allumées, est aussi célébré le 3 février.

[7] Lc 2,30-32.

[8] C’est le mot grec qui a donné apocalypse.

[9] Deux annonces du second Isaïe : C’est moi le SEIGNEUR, je t’ai appelé selon la justice, je t’ai tenu par la main, je t’ai tenu en réserve et je t’ai destiné à être l’alliance du peuple, à être la lumière des nations (Is 42,6). De même : Je t’ai destiné à être la lumière des nations afin que mon salut soit présent jusqu’à l’extrémité de la terre (Is 49,6).

[10] L’identité du serviteur n’est jamais clairement déterminée.

[11] Prophétie du premier Isaïe dans Is 9,1.

[12] On peut penser au pharaon en Egypte, assimilé au dieu-soleil, ou encore à l’ascension du roi David en Israël.

[13] On n’est pas loin de la signification de nos crêpes de la chandeleur.

[14] Ps 67,2-3 : Du chef de chœur, avec instruments à corde. Psaume. Chant.

[15] Aleph-Vav-Resh, prononcez aor et dans certains cas a e. Psaume. Chant.

[15] Aleph-Vav-Resh, prononcez aor...

[16] Première lecture de la fête.

[17] Le peuple c’est de l’herbe. L’herbe sèche, la fleur se fane, mais la Parole de Dieu subsistera toujours (Is 40,7).

[18] Ps 119,130 : psaume alphabétique, lettre Phé.